VILLA A VENDRE
Nous nous regardâmes, également indignés.
—C'est un affront, déclara Bernard qui avait déjà le sens militaire.
—Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'étonnement était sans bornes.
D'esprit abstrait et distrait, et même un peu mystique, il n'avait pas exercé une minute sa réflexion sur les faits terre à terre que nous avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une crainte sacrée, nous avaient préparés à cette catastrophe.
On nous eût souffletés tous les trois que nous n'eussions pas ressenti plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais elle était solidement fixée et résista. Nous nous précipitâmes, comme une troupe de renfort, dans la maison assiégée que je m'attendais à trouver pleine de courtilières. La première personne que nous rencontrâmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre émotion, et sa fureur aussitôt dépassa de beaucoup la nôtre:
—Oui, ils veulent tout nous prendre. Ils prétendent emparer de notre propriété. J'aurais dû mourir plutôt que de voir ça.
Le mot propriété prenait sur ses lèvres une grandeur solennelle. Ainsi donc, ils avaient passé la brèche; en rangs serrés ils avançaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de tante Dine des explications plus claires.
Grand-père, qui rentrait de sa promenade, fut aussitôt interrogé. Il nous écarta d'un geste de superbe indifférence, et il nous parut planer bien au-dessus de nos inquiétudes. N'avait-il pas déclaré qu'il lui était indifférent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait marché au grand air par cette belle matinée de juillet où tout le pays ensoleillé semblait remuer dans la lumière, il avait bonne mine, il était radieux; comment eût-il toléré que nous lui gâtions son plaisir par quelque fâcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en communiquer une parcelle.
—J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'été. Et personne ne peut nous le prendre.