Nous ne pûmes jamais nous habituer à retrouver sans révolte, quand nous rentrions du collège, la néfaste inscription qui déshonorait le portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprîmes qu'il se grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux opérait ailleurs: le navire prenait l'eau de toutes parts, l'équipage se sauvait. Seule, la longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou là, comme un signal de détresse ou comme le symbole agaçant de la malchance qui nous poursuivait.

—Il est fidèle, déclarait tante Dine qui le couvrait de sa protection et lui facilitait la besogne.

Plus fidèle encore et faisant bonne garde autour du foyer menacé, elle vint un jour à notre rencontre jusqu'à la grille dans un état d'agitation anormale.

—Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.

Que se passait-il encore? Nous ne l'ignorâmes pas longtemps.

—Il est venu un misérable, un misérable de Paris (c'était une circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de cette Babylone corrompue et bonne à brûler), qui se permet de visiter la maison de fond en comble, du grenier à la cave. Votre père l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore précipité par une fenêtre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien incapable.

Nous étions atterrés. Un inconnu osait pénétrer chez nous! Et notre père —le père —consentait à lui servir de guide! Tante Dine avait raison de s'épouvanter: les lois de l'univers étaient renversées. Comme nous entrions piteusement à notre tour, la tète basse et le feu de la honte aux joues, nous croisâmes ce visiteur qui redescendait et prétendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des plans, évaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les gestes comme s'il construisait déjà de ses propres mains un édifice sur les ruines du nôtre.

—L'escalier est trop étroit. La cuisine est hors de proportions avec les autres pièces: je la transformerai en salon.

Mon père le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il avait son air calme et distant, et la loquacité de l'autre s'en ressentit quand il voulut se tourner de son côté pour mieux lui expliquer ses projets. Nous montâmes tout droit à la chambre de ma mère, comme à notre refuge naturel. Ma mère, qui était agenouillée sur son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son émotion transparaissait sur son visage:

—Dieu nous protégera, dit-elle.