Quand elle prononçait le nom de Dieu, elle en était comme illuminée. Je connus à cet instant la haine de l'étranger, de l'envahisseur. La subordination de mon père, les larmes maternelles et la maison piétinée, jugée, évaluée en argent, ce sont là des spectacles que je ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu que les alliés avaient envahi les frontières en 1814 et en 1815 et avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les Prussiens nous avaient arraché, comme un quartier de notre chair, la Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine à donner à ces douleurs passées une représentation matérielle: j'ai revu très nettement ce monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme s'il était chez lui.
—Pourquoi l'as-tu salué? demanda tante Dine à grand-père qui revenait de son pas lent et nonchalant.
—Je suis poli avec tout le monde.
—On ne pactise pas avec l'ennemi.
Gomment mon père, qui ne passait pas pour commode, avait-il supporté sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre sécurité, et l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables négligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupéfia même dans une autre circonstance. Un jour, à table, il dit tout à coup à maman:
—Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?
—Je n'ai vu personne.
—On annonce notre départ. La maison vendue, nous filons. Notre orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de façade. Et qui a répandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras jamais, tu as trop d'illusions sur la bonté humaine. Mes chers confrères. Ils ont découvert ce moyen pratique de se partager ma clientèle. Tour à tour mes malades m'en informent:
—Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous devenir?…
C'est très touchant. Mais je les ai rassurés.