Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutumé à la bataille. Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mépris et de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers scandalisés dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs et susceptibles, protestèrent avec véhémence contre une si odieuse manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas conviés à donner leur avis. Ma mère, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et qu'elle n'eût pas imaginé en effet. Quant à tante Dine, elle montrait le poing à ces ils enfin découverts:
—Ah! les monstres! ça ne m'étonne pas. Ils mériteraient qu'on leur introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.
Souhait qui suscita l'hilarité de grand-père, jusque-là impassible, mais trop ennemi des médecins pour ne pas savourer la formule de vengeance employée par sa soeur.
Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la délivrance. Comme une sentinelle avancée, elle s'était portée en dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels nous ne pouvions rien entendre et que nous interprétâmes de plus près dans un sens défavorable. Sûrement l'envahisseur s'était emparé de la place, la maison était vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous abriter. Selon la prophétie de Tem, nous étions bons à jeter aux chiens.
Lorsque nous fûmes à portée, elle nous héla:
—Venez vite, venez vite. La maison est à nous. La maison est à nous.
D'un élan fou, nous accourûmes.
—L'écriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devançait.
Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.
—Ah! ah! continuait la voix qui éclatait en sonnerie de triomphe. Ils ont cru l'avoir. Ils ne l'auront pas.