—Elle a raison c'est votre père qui nous a tous sauvés.
Et plus bas, tournée vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:
—Tout ce que j'ai, n'est-ce pas à toi?
Je ne m'arrêtai guère, je l'avoue, à ce débat. Evidemment le salut de la maison ne dépendait que de mon père. En quoi ma mère et tante Dine auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant à Ithaque avait chassé les prétendants. C'était un exercice de force qui ne convenait qu'à un homme. Mes notions de la vie étaient simples: l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses domestiques. Que tante Dine eût sa part, même réduite, dans l'immeuble dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas davantage ce que c'était qu'une dot et comment le consentement de la femme était nécessaire pour que le mari en disposât.
Cependant je me rappelai la scène de la couturière. Ma mère avait sans doute réalisé des économies sur ses toilettes et les avait apportées. Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitôt je m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais à la main la tirelire où l'on m'invitait à placer les petits sous que je recevais. Je m'attendais à une ovation pour la magnanimité de mon sacrifice. Sans un mot, je tendis l'objet à mon père.
—Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa réponse.
Un peu interloqué, mais dévisagé par tous les regards, je déclarai en rougissant:
—C'est pour la maison.
Cette fois, mon père m'attira et me donna publiquement l'accolade avec un ordre du jour reluisant:
—Ce petit sera notre joie.