Et il s'en alla.
Grand-père se complaisait dans sa tour, où il s'arrangeait, pour sa toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en velours noir orné d'un gland de soie. Avec son télescope fixé sur un trépied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du lac, et le soir il rapprochait les étoiles, mais seulement celles qui évoluent du côté du sud, parce que, des fenêtres de sa chambre précédente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce costume d'astrologue, un monarque déchu ne tenant plus à la majesté. Tante Dine obtenait à grand'peine qu'il s'accoutrât autrement pour se promener en ville ou dans la campagne.
—Ça ne fait de mal à personne, observait-il.
Il consentait cependant, à force d'instances, à remplacer le bonnet par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la tenir, malgré lui, en état. De ses promenades il rapportait des plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui excitaient la méfiance de tante Dine. Je les considérais, je les flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais goûté. Je ne pensais pas alors qu'on pût rien trouver de bon à manger hors des magasins de comestibles et, à la rigueur, de notre jardin.
Le règne de mon père durait depuis trois bonnes années, et même plutôt quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un événement considérable: je tombai malade. L'année précédente, j'avais fait ma première communion avec une si grande ferveur que ma mère confiait à tante Dine:
—Va-t-il imiter Mélanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un troisième enfant? Que sa volonté s'accomplisse!
Mon aventure fut à peu près celle de l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mère. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais glissé dans un ruisseau dont il nous était défendu de nous approcher, et, plutôt que d'encourir un reproche, bien que trempé jusqu'à la poitrine, j'avais préféré me taire. Le lendemain ou le surlendemain, la fièvre se déclara. Je sus plus tard que c'était une bonne fluxion de poitrine qui dégénéra en pleurésie. On crut mes jours en danger, et mon mal devait être l'occasion de la crise intérieure qui faillit désorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de moi des chuchotements que j'interprétai sans retard:
—Est-ce que je vais mourir? demandai-je à ma mère et à tante Dine qui se tenaient au bord de mon lit.
—Tais-toi, méchant! murmura tante Dine qui, aussitôt, se moucha en sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait étouffer.
Ma mère, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le front, et ce contact me rafraîchit: