Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.

—Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.

Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'allée. Et je vis bien que grand-père se moquait de mon admiration en même temps que du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanément, sous l'influence de cette ironie, l'ancien pareil à un fouillis sauvage, où je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, où de rares fleurs poussaient à la débandade, où j'avais connu l'ivresse de la liberté.

Devant mon père, jamais grand-père ne se fût permis cette critique. L'esprit attiré sur leurs dissemblances, j'avais remarqué la gêne de leurs rapports. Toujours mon père faisait les avances. Il traitait grand-père avec une déférence extrême, ne manquait point de s'informer de sa santé, de ses promenades et même, pour flatter sa petite manie de météorologie, il l'interrogeait sur le temps à venir. Grand-père répondait brièvement, sans tenir le moins du monde à prolonger la conversation qui ne tardait pas à tomber, ou bien il se servait de son petit rire blessant, dès qu'on abordait un sujet où l'accord n'était plus certain.

Un jour, mon père lui demanda en communication son livre de comptes pour vérifier, expliquait-il, certains mémoires sur l'administration de la propriété qui n'avaient pas encore été réglés et qui lui paraissaient exagérés. Grand-père ouvrit de grands yeux:

—Mes livres de comptes?

—Sans doute.

—Je n'en ai jamais tenu.

Mon père hésita une seconde.

—Bien, conclut-il simplement.