Peu à peu le jardin, mon vieux jardin, pareil à une forêt de mauvaise herbe où l'on n'avait jamais fini de découvrir des arbres ou des plantes, tant ils étaient cachés, se transforma et s'ordonna. Les allées furent tracées et sablées, les parterres dessinés et les rosiers taillés. Les arbres contenus versèrent une ombre régulière. Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet d'eau monta et, retombant en pluie fine, égrena des notes claires sur le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits à cueillir, des bouquets et du dessert. Cependant nous n'osions plus tâter les poires ou les pêches, et moins encore imprimer à leur manche le léger mouvement de bascule qui les détachait. Dans l'espace découvert, on se serait aperçu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en pièces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la châtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le moindre sabre de bois, et il veillait sur ses échalas comme s'il les avait payés.

Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mêle sans nul doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont terminés, voilà que déjà l'on ne se souvient plus de l'état des lieux qui les précéda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem s'épongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuité de sa présence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur des besognes obscures et utiles. La communauté de leur sort n'avait pas réussi à les réconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je le compris un jour. Mon père, qui était devenu leur patron, s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.

—Tout de même il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.

Je sus par Tem qu'après les avoir sermonnés durement, il avait augmenté leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il les ramenait à lui, s'ils renâclaient ou rechignaient devant la peine. Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un pays où l'on aimait à se laisser vivre et à baguenauder en buvant du vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait l'ancien règne des rois fainéants où il vivait, tranquille et oublié, dans sa vigne.

Il avait bien essayé, devant moi, d'apitoyer grand-père sur son sort:

—Mon ami, lui fut-il répondu, je ne suis plus rien ici: adressez- vous ailleurs.

Jamais grand-père ne se montra aussi gai que depuis son abdication. Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait volontairement tous les actes du nouveau régime. Parcourait-il le royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui se lissait la barbe et se grattait le sourcil, témoignage de mécontentement: il lança en signe de mépris un jet de salive, et le rire impertinent accompagna ces paroles incompréhensibles pour moi:

—Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il faudrait, mais un géomètre.

Que trouvait-il à blâmer? Les parterres, les arbres, obéissant à la main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes petites idées sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus de bonheur. Et j'en voulais à grand-père de son manque d'enthousiasme.

—Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du bassin.