Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.
Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.
Ce mépris souverain des résultats matériels me parut plein de grandeur, et j'allai même jusqu'à m'expliquer le propos que j'avais estimé sacrilège: Qu'on habite une maison ou une autre… S'il n'avait rien accompli pour protéger la nôtre, c'est peut-être qu'il considérait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et les astres et il prédisait l'avenir. Le temps et l'univers l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer à des tâches communes. Il y avait là une autre façon de comprendre la vie que je soupçonnais sans me l'expliquer, et qui déjà m'attirait par sa singularité et son énigme. Le roi déchu, paré du mystère qu'il recevait d'une science inconnue, recouvrait son prestige et même reprenait, sans qu'il s'en doutât, un peu d'empire sur mon esprit.
Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la fenêtre. Et pour la première fois, je m'étonnai de les reconnaître si différents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en étais pas inquiété. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer tout haut. Elle m'eût sans doute échappé si je n'avais redouté son inconvenance. Un fils devait ressembler à son père: aucun doute ne pouvait exister à ce sujet. Ou bien, alors, ce n'était pas la peine d'être le fils de quelqu'un. Et moi, à qui donc ressemblais-je?…
LIVRE II
I
LES IMAGES
Ces événements, que je retrouve si frais dans mon imagination, flottèrent bientôt et même se perdirent momentanément dans le cours de mes jours qui, pendant les vacances où nous entrions, se mit à couler à pleins bords comme un beau fleuve.
Mon père, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vîmes beaucoup moins cette année-là et nous fûmes un peu sevrés des récits héroïques dont il nous régalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un furieux désir de livres des batailles et de remporter des victoires: en l'écoutant, nous relevions la tête, nos yeux brillaient, nous marchions plus vite et d'un pas cadencé. Pour faire face aux nouvelles charges qu'il avait acceptées, il avait renoncé à son repos annuel. Parfois il s'emparait d'une après-midi et tâchait hâtivement de rétablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer à toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour nous l'arracher.
Cependant on devinait que sa direction s'exerçait partout. La façade de la maison se lézardait: on y posa des supports de fer avant de la recrépir. Les chambres furent retapissées, la mienne avec de plaisantes scènes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets dont les planches se disjoignaient. La cuisine même, pour laquelle Mariette s'obstinait à réclamer depuis des années et des années, sans rien obtenir de grand-père qui lui répondait invariablement par un vieux proverbe: A blanchir la tête d'un nègre on perd sa lessive, la cuisine fut remise à neuf et pavée de monumentales briques rouges. La grille du portail qui ne fermait plus fut réparée, et même il y eut une clé, et une clé qui tournait dans la serrure. Le tilleul dégagé permit au cadran solaire de recommencer à marquer les heures. La brèche du mur par où les courtilières pénétraient, par où j'avais vu, un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reçut une balustrade qui s'encastra dans le tronc du châtaignier. Et l'on vît ce qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers à leur poste et, spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.