—Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien ici, j'y reste.

Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:

—Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!

Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.

—Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.

—Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.

Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se contenta de conclure:

—Alors, vraiment, vous refusez de revenir?

—Je ne bouge plus.

Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui, on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.