—Eh bien! nous restons chez nous. Ils ne peuvent plus rien.

Ne savais-je pas déjà qu'ils étaient en pleine déroute, dispersés, châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer? Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration de tante Dine.

Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et, comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur, au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout, en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt, je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.

Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout, j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles- Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint, aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi, s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux un rapprochement.

Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il s'avança d'un pas rapide:

—Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici.
Père, reprenez votre place, je vous en prie.

Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait. Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu de ne pas bouger.

Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:

—Oh! oh! que de bruit pour rien!

—Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.