Je dus émettre à voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
Aussitôt tante Dine d'approuver:

—Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est déjà guéri.

Et elle répéta le propos à mon père, qui se tourmentait et qui sourit, ce qui ne lui arrivait plus guère.

—Oui, déclara-t-il, nous le sauverons.

Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que cela me suffisait. Il ne prévoyait pas que ce mal même, dont il triomphait par son art et sa volonté, serait plus tard l'origine du drame familial où je m'écarterais de lui.

On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes frères et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de sorte qu'ils s'ennuyaient très vite. Chacun d'eux s'attribuait une part de mérite dans ma guérison, que je devais aux prières d'Etienne et de Mélanie, aux martiales exhortations de Bernard et à la gaieté réconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait prudemment à l'écart, depuis que Jacques, répétant sans doute un propos de l'office, avait crié en trépignant d'enthousiasme:

—Fançois (car il prononçait difficilement les r), il est bientôt mort.

Grand-père ne parut pas à mon chevet. Peut-être ne s'était-il douté de rien. Je crois plutôt qu'il avait une peur invincible de la maladie et de ce qui peut la suivre. Préoccupé de sa santé, il tenait un compte rigoureux de ses visites à la garde-robe et, avec cette parfaite politesse dont il ne se départait point et qui contrastait avec son mépris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la maison entière de l'accueil qu'il y avait reçu. Quand il était éconduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin de le réparer et frotter, un clysopompe vénérable, encore bon pour le service.

—Rien n'est plus important, déclarait-il devant nous en considérant l'instrument d'un oeil satisfait.

Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveauté qu'elle rend à notre vie et dont on ne peut goûter la saveur que si l'on s'est cru menacé, mais parce qu'elle m'ouvrit véritablement le mystérieux royaume des livres. Je n'ignorais ni la Bibliothèque rose, ni le chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni même les contes de Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontré ce mouvement du coeur qui, le soir, vous tient au lit réveillé dans l'attente et la crainte d'on ne sait quoi d'agréable et d'un peu dangereux, tel que me l'avaient donné les histoires stupéfiantes de tante Dine et surtout les récits épiques de mon père.