Pour ne pas me fatiguer, on commença par m'apporter des ouvrages illustrés. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne prêtait pas sans mérite. Je réclamai la Bible de Gustave Doré, dont on m'avait montré une fois, par faveur spéciale, les gravures au salon sans me permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les deux pesants volumes reliés en rouge et je passai de longues heures à tourner les feuillets. Ma mère allait et venait dans la chambre, un peu étonnée de ma sagesse, et même inquiète de mon silence. Elle s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon épaule:

—Tu ne te fatigues pas?

—Oh! non.

—Tu ne t'ennuies pas?

—Oh! maman.

—C'est beau?

—Je ne sais pas.

On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau, c'est d'avoir le coeur plein. Quel élan recevait d'un seul coup tout mon être sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient pas frappé. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carré de papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile, mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les possédais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au delà, commençait l'univers dont le manque de limites m'avait rebuté, de sorte que je ne lui attribuais pas de formes précises. Et ces formes, elles étaient là, devant moi à travers la Bible ouverte je les découvrais.

A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de contrôle, je retrouve les images de Gustave Doré. Les pages se tournent toutes seules, et mes chers fantômes apparaissent. Voici les visions d'épouvante: le Léviathan qui soulève la mer, l'Ange exterminateur qui détruit l'armée de Sennachérib, la rangée des éléphants de Nicanor que Judas Macchabée va traverser, et la Mort de l'Apocalypse sur son cheval pâle. Elles n'étaient pas mes préférées et même, le soir, je les évitais. Mes préférées, c'étaient ces paysages d'Orient reposés, apaisés, à peine estompés, comme si la lumière d'été y soulevait des vapeurs, où croissaient des plantes étranges qui me forçaient à leur comparer nos châtaigniers et nos chênes, où passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux, lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac dans le brouillard.

La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux dénoués. Un de ses genoux, —regardez, j'en suis sûr, —infléchi à peine, est caressé par le jour. Par elle, par cette clarté de son genou, j'ai pressenti la perfection pure de la nudité bien avant d'en soupçonner le désir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et les dos des moutons pressés ondulent comme les vagues que j'avais pu observer de la grève. Le berceau de Moïse dérive sur le Nil: la fille de Pharaon est sortie de son palais qu'on aperçoit dans le soleil: elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrête la petite nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche à la margelle du puits et cause avec Eliézer, vieillard respectable, mais je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la même pose. Ruth agenouillée glane les épis. Les grands cèdres du Liban, abattus, gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir à la construction du temple de Jérusalem. L'ange de l'Annonciation flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent maintient. Jésus, chez Lazare, est assis au bord de la fenêtre où le clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couchée à ses pieds, l'écoute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du ménage. Images d'où la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la transposition de scènes quotidiennes, presque pareilles à celles que j'avais pu voir à la maison et à la campagne, tableaux de vies obscures où Dieu passe.