—Oh! répondait-elle comme si l'on était coupable de s'arrêter à cette pensée, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton père, n'est- ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses idées ne sont pas souvent les nôtres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser à un étranger.
—Je ne suis pas sans inquiétude, conclut mon père.
Et, un peu plus tard, il reprit:
—Je lui parlerai. C'est indispensable.
Grand-père, quand on lui proposa cette mission dont j'étais l'objet, l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilité, avec une indifférence qui me vexa:
—Moi, je veux bien. Que je me promène seul ou avec quelqu'un, ça m'est égal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent dehors. Les études ne servent à rien. C'est comme les remèdes.
Mon père dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et ce fut une affaire décidée. Comment se comporterait vis-à-vis de moi ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes frères et soeurs et moi, et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de considération à nos paroles qu'à celles des adultes; mais nous avions l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.
Pourquoi mon père avait-il avoué à ma mère qu'il n'était pas sans inquiétude? Le matin de notre première sortie, je le revois sur le seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son regard, puis, d'un geste résolu, il me prend la main et la met dans celle de grand-père avec une certaine solennité, convenable au roi régnant, dont je fis la remarque:
—Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la maison.
Grand-père reçut le précieux dépôt sans embarras et répliqua d'une voix un peu bourrue, qui réduisait immédiatement l'incident à des proportions familières: