Et il rit tout seul de son curé qui absorbait le diable sans indigestion.
Nous parvînmes enfin dans un espace découvert d'où l'on n'apercevait aucune maison, et pas même des champs cultivés. Toute trace humaine en était absente. Le bois nous séparait de la ville et du lac toujours sillonné par quelques voiles. Nous étions adossés à une colline rocheuse dont la pierre était à demi recouverte de bruyères et de ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait, à nos pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des fougères et une herbe épaisse semée de toutes les fleurs du printemps. L'eau donnait à cette végétation une puissance exubérante. Le bruit monotone de la chute ne réussissait pas à rompre la solitude de ce lieu âpre et doux ensemble, et si bien caché. On aurait pu s'y croire à l'extrémité du monde ou à son origine. Je m'y sentais à la fois heureux et abandonné. Certes, j'avais fait bien d'autres expéditions avec mon père. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient la plaine: il nous désignait par leurs noms les montagnes qui servaient à l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression d'une terre habitée, et qui était belle et intéressante parce qu'elle était habitée. Et voici que je découvrais l'attrait de la sauvagerie.
—Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je à grand-père, afin de me rassurer.
—Et quoi donc? répondit-il sans comprendre.
—L'endroit où nous sommes.
Ma question l'étonna et me valut un petit rire assez désagréable:
—Cela n'a pas de nom.
—A qui est-ce?
—Mais à personne.
A personne! c'était bien étrange. De même que la maison avait toujours dû nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours été divisée en propriétés.