A peine m'eut-elle découvert dans le vêtement où je me perdais, qu'elle s'écria:
—C'est admirable, François. Je ne vous le tairai pas plus longtemps: je n'ai jamais vu personne aussi bien habillé.
Chacun respira et je fus réconforté. Je le fus même tant et si bien que, ne voulant plus me séparer du fameux costume, je le revêtis pour ma prochaine promenade. Grand-père n'y prêta aucune attention. Mais je fus rejoint à la grille par tante Dine, essoufflée:
—Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de cérémonie!
Pour un peu, elle m'eût déshabillé dans la rue de ses propres mains. Je dus rentrer sous sa garde pour échanger ma livrée contre une défroque moins reluisante, et cette promenade-là fut gâtée. Mais les suivantes me dédommagèrent. Ce fut la forêt et ce fut le lac.
Cette forêt faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un domaine historique, dont le château, à demi croulant, avait subi des sièges, reçu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'était plus habitable. Le tout appartenait à un colonel de cavalerie en retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi l'entretenir décemment et le laissait péricliter: il vivait seul et montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans sortir de ses propriétés. Nous y pénétrâmes, grand-père et moi, bien qu'elles fussent closes de murs, par des brèches que nous avions repérées.
Il m'entraînait sous les arbres, m'apprenait à ne pas confondre leurs essences, et m'invitait à m'asseoir à leur ombre, mais sur la mousse et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin, et dont les planches, travaillées par l'humidité, étaient pourries. L'herbe poussait dans les allées. Pareilles à des voûtes sous les branches, ces allées conduisaient le regard à des portes de lumière qui, d'un côté, paraissaient bleues à cause de l'eau qui s'y encadrait. On était au mois de juin. Mille nuances de vert s'enchevêtraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux chênes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison précédente.
J'éprouvais une vague peur à nous sentir seuls tous les deux parmi une assemblée si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de rendre plus réelle notre présence.
—Tais-toi, me dit grand-père, tais-toi et écoute.
Ecouter quoi? Et voici que peu à peu je perçus une multitude de rumeurs. Nous n'étions plus seuls, comme je l'avais cru: d'innombrables êtres vivants nous environnaient.