—Tu as vu le pinson et le lièvre, et même le renard. A l'état de nature, ils sont incapables de nuire. Apprivoisées, les bêtes sont toutes dangereuses, tôt ou tard, et perfides, féroces et fausses. Eh bien! pour les hommes, c'est tout pareil. Libres, ils sont bons et généreux. Abrutis par la discipline, comme ce vieux militaire, ils deviennent effroyables.

Jamais encore il n'avait prononcé un si long discours, ni si mystérieux pour moi. L'émotion de la poursuite le portait sans doute à oublier pour la première fois, de façon directe, la promesse que mon père avait exigée. Je m'étonnai de son éloquence à quoi rien ne m'avait préparé, et j'en tirai aussitôt des conclusions pratiques. On m'avait élevé à croire au bienfait de l'autorité: celle des parents, celle des professeurs du collège. Et voilà que, pour être bon, il ne fallait obéir à personne.

Cette aventure nous dégoûta de notre forêt, et nous fréquentâmes des bois plus modestes et moins troublés, de préférence situés sur les fonds communaux, ce qui réjouissait grand-père dans sa haine des propriétés privées. La propriété, pour lui, était un grand obstacle au bonheur des hommes, mais j'hésitais à me ranger à cet avis; j'aimais assez à posséder, de quoi il se moquait.

Ainsi qu'il s'y était engagé lors de ma première promenade, il me communiqua sa science des champignons. Le bolet charnu, au pied rebondi, au dôme couleur de la châtaigne un peu avant sa maturité, l'oronge pareille à un oeuf dont on vient de briser la coquille, la jaune chanterelle en forme de corolle, obtenaient ses faveurs. Il en goûtait bien d'autres espèces qu'il déclarait volontiers inoffensives. Je le vis mordre, comme le curé dont il m'avait conté l'histoire, dans un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont l'entaille prend aussitôt l'apparence d'une affreuse plaie. Dressé par les craintes contagieuses de tante Dine, j'étais persuadé que ses lèvres ne tarderaient pas, elles aussi, à bleuir. Je le regardai avec terreur et curiosité, pour suivre les fâcheux symptômes. Mais il digéra son poison à merveille:

—Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de curé, pour une fois, avait raison. La nature est une mère pour nous.

Fort de cette expérience, je cueillis aux buissons des baies rouges qui étaient fort plaisantes à l'oeil, et j'eus de fortes coliques. Grand-père devait être un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, méfiante, ne manquait pas de s'écrier:

—Encore ces horreurs!

Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement comestibles, qu'elle excellait à faire sauter au beurre ou à préparer, en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, relevés d'un filet de vinaigre. Ainsi accommodés, les petits bolets, frais, blancs et craquants, embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'étais mis à en manger.

De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais à les brouter dans la main pleine, comme les chèvres font du sel qu'on leur présente. Il est vrai qu'on m'avait défendu les crudités: la notion du devoir commençait de s'altérer en moi, et je préférais m'en tenir à la nature maternelle que vantait mon grand-père et qu'il suffit d'invoquer pour être servi à souhait. Grand-père la célébrait sans cesse. Il lui adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du chapelet que récitait tante Dine et ma mère. Et il profitait de toutes les occasions pour me prêcher l'aversion des villes et la douceur des champs. Les cités, comme il disait, regorgeaient de gens féroces et cupides qui s'entre-tuaient pour une pièce de monnaie, tandis qu'au village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les uns les autres d'un coeur fraternel.

Un jour, nous fûmes invités par un paysan qui nous offrit sa tonnelle à demi défoncée pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose avec la crème du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets frugal et innocent. Nous en fîmes un mélange si savoureux que je fus incliné à croire aveuglément désormais au bonheur universel, pourvu, toutefois, que l'on consentit à abandonner les cités infectées de pestes et de lèpres. A la campagne, tous les hommes étaient bons, obligeants et libres par surcroît. Nous n'avions plus d'ennemis. Les ils de tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille femme. Elle avait des idées étroites, elle ne s'élevait pas, comme grand-père, au-dessus des petits détails quotidiens. J'étais pacifique, j'étais béat, j'étais désarmé. Et je connaissais la fleur des plaisirs champêtres, dont je n'ai jamais perdu le goût.