De quoi je fus un peu scandalisé. Mais nos promenades ne jouissaient pas toujours d'un tel calme. De notre coin préféré, il nous arriva d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous venions à peine de nous dissimuler savamment derrière le tronc d'un fayard, que le colonel débucha sur sa monture. Il avait le nez court, une moustache rude, des joues creuses. Il se tenait le buste droit, le genou saillant, et ses yeux ne regardaient rien. Au passage, il me fit l'effet d'un terrible homme. Grand-père s'empressa de me rassurer:

—C'est une vieille bête, me dit-il, et son carcan ne sait plus trotter.

L'un et l'autre, je l'ai su depuis, s'étaient battus à Reichsoffen.

Mais, dans une circonstance plus grave, grand-père donna le signal de la déroute. Je le vis tendre l'oreille à la manière du lièvre, puis se lever en hâte de l'herbe où nous étions assis:

—Des chiens, murmura-t-il effrayé. Allons-nous-en.

Nous gagnâmes le mur aussi vite que nous le permettaient ses jambes vieillies et mes jambes trop neuves. Déjà les chiens se ruaient sur nous, aboyant et menaçant, lorsque grand-père, qui m'avait poussé devant lui, terminait son escalade. Cette alerte l'avait exaspéré, et notre sécurité ne l'apaisa nullement:

—Voilà bien les propriétaires! déblatérait-il. Ils nous feraient dévorer par leurs molosses.

Et tant de férocité lui fournissant une occasion d'enseigner, il se tourna vers moi.

—Vois-tu, mon petit les hommes deviennent méchants dans les villes. Ils sont comme les pommes qui pourrissent quand on les entasse. Et ne faut-il pas qu'à leur tour ils pervertissent les animaux!

A la vérité, j'aurais pu soulever deux objections l'isolement du domaine et la malfaisance naturelle des bêtes. Il ne me prêta que la seconde et l'écrasa sans désemparer: