—Ah! nous avons oublié l'heure.
Grand-père, cette fois, se grattait le sourcil et s'excusait comme un coupable. Les yeux de ma mère se voilèrent immédiatement. Un instant plus tôt ils étaient limpides. Leur rayon qui traversait cette humidité soudaine m'atteignit. Atténué par la brume des larmes, il ne pouvait pas être bien redoutable, il n'aurait pas dû me pénétrer, et je n'en ai pas oublié la puissance. Les confesseurs de la foi devaient fixer les bourreaux avec ces yeux-là. Leur flamme divine, je crois bien l'avoir vue.
Si petit que je fusse, je compris que ma mère tremblait de respect filial. Une obligation plus impérieuse la contraignait à parler, et elle parla:
—Nous ne vous avons pas confié cet enfant, mon père, pour le soustraire à ses devoirs religieux. Pour son âme et pour nous, vous ne deviez pas l'oublier.
Elle avait parlé avec fermeté et douceur ensemble, et de l'effort qu'elle avait fait son visage déjà pâle à notre arrivée était devenu si blanc que pas une goutte de sang n'y demeurait.
…Plus tard, bien plus tard, j'étais un jeune homme, et je me préparais à partir pour un rendez-vous. La femme que j'aimais —pour combien de temps? —avait promis sa trahison à mon plaisir, mais je ne songeais qu'à sa beauté. Ma mère entra dans ma chambre. Elle n'osait pas me parler; comme autrefois elle tremblait et d'un autre respect qui était le respect d'elle-même. Je ne savais pas où elle voulait en venir, et j'éprouvais de la gêne d'être ainsi retenu. Elle me posa la main sur l'épaule:
—François, me dit-elle, écoute-moi, il ne faut jamais prendre ce qui est à autrui.
Je protestai de mes intentions et je secouai, en partant, cette importune parole qui me rejoignit sur la route et m'accompagna. Par quel avertissement de sa tendresse ma mère avait-elle deviné où j'allais? Elle me regardait avec ces mêmes yeux voilés d'un peu de brume. C'était déjà presque une vieille femme à cause du malheur bien plutôt qu'à cause des années. Et dans cet amour léger, vers lequel je courais en chantant, j'aperçus distinctement la faute…
Grand-père ne tenta pas de se défendre. Il n'appela pas à son aide le petit rire sec qui lui servait si commodément à se débarrasser de ses adversaires sans argumenter. Après avoir murmuré assez piteusement: « Oh! mon Dieu, la belle affaire!» il chercha à gagner l'escalier pour monter à sa tour. Là, du moins, il serait à l'abri de tous reproches. Mon père, qui descendait, se trouva lui barrer la route. Le conflit était imminent. Et, par la pente naturelle de mon enfantine logique, voici que je me rappelais ce retour de la procession qui m'avait révélé pour la première fois le même antagonisme: mes parents, tout vibrants de la cérémonie que grand-père compara à la fête du soleil, et mon enthousiasme fauché. Mais j'étais disposé à prendre ce souvenir à la légère: sans m'en douter, j'avais changé de camp.
Grand-père, quand il entendit les pas sur les marches, me parut plus gêné. Il ne pouvait éviter la rencontre. Or, elle se passa le plus tranquillement du monde. On causa du bon temps, de la promenade, des récoltes. Par générosité, par déférence, pour éviter une scène de famille ou pour épargner un ennui à mon père, ma mère garda le secret sur notre retard.