Mais elle ne me vit plus sortir avec grand-père sans poser sur moi ce regard dont je sens encore l'angoisse. Par une ingénieuse combinaison, elle nous adjoignit Louise ou même la petite Nicole qui trottinait derrière nous et dont les jambes de sept ans avaient peine à nous suivre. Nous partions en bande, et grand-père se montrait fort mécontent de ces nouvelles recrues:
—Je ne vais pas, marmonnait-il, traîner après moi toute la smala. Je ne suis pas une bonne d'enfants.
—Allons donc, répliquait tante Dine, de si jolies jeunesses, tu es trop heureux de t'exhiber dans leur compagnie.
Cependant j'estimais comme lui que la présence de mes soeurs nous gâtait nos courses. Avec les femmes, on ne peut plus causer de rien, elles ne comprennent pas les choses de la terre, et elles se fâchent dès qu'il s'agit de religion. Je n'étais pas éloigné, moi qui avais montré tant de ferveur en premier communiant, de penser que ma mère exagérait l'importance de notre office manqué. Je me croyais libre parce que j'avais l'esprit fermé à tout enseignement qui ne me venait pas de grand-père. Libre, chacun pouvait agir à sa guise. Nous n'empêchions pas les autres d'aller à la messe, et même à la grand'messe, et aux vêpres pardessus le marché.
Les vacances achevèrent de déranger nos tête-à-tête. Après les vacances, ce serait la rentrée, et je reprendrais ma place parmi les petits collégiens de mon âge sans même savoir que ces trois mois écoulés m'avaient changé le coeur.
LIVRE III
I
LA POLITIQUE
Après cette longue convalescence, je retournai, en effet, au collège. C'était un vieux collège où de bons religieux distribuaient une instruction émoussée. On y pouvait travailler quand les camarades n'y mettaient pas trop directement obstacle, mais il était plus commode de s'y livrer à des industries clandestines, telles que l'élevage des mouches et des hannetons, la caricature, les lectures défendues et même les explorations dans les corridors. La surveillance n'y dépassait pas l'instruction. Jamais l'idée ne m'était venue de considérer comme une prison ce bâtiment tout percé de portes et de fenêtres, où l'on entrait et d'où l'on sortait à volonté sous l'oeil paterne d'un nouveau portier uniquement occupé de ses fleurs et d'une tortue dont il observait les moeurs. Mais j'étais né au sentiment de la liberté, et partant à la notion de l'esclavage. Je m'exerçai donc à me trouver malheureux.
Les jours de sortie, je reprenais mes promenades avec grand-père. Notre complicité, d'elle-même, s'établit. Si l'un ou l'autre de mes frères et soeurs nous était adjoint, nous n'échangions que des propos rassurants. Quand nous étions seuls, nous nous exaltions sur le bonheur des champs et sur la fraternité des hommes, à quoi, seule, la propriété, avec toutes ses clôtures, s'opposait. J'apprenais que l'argent est la cause de tous les maux, qu'il convient de le mépriser et supprimer, et que les seuls biens nécessaires ne coûtent rien, à savoir la santé, le soleil, l'air pur et la musique des oiseaux, et tout le plaisir des yeux. Mes professeurs, plus soucieux de latin que de philanthropie, négligeaient de me l'enseigner autrement que par leur exemple auquel je ne prêtais pas attention. Plus de villes, plus d'armées (et Bernard qui préparait Saint-Cyr et qu'on avait oublié d'informer de ces vérités!), plus de juges, plus de procès perdus, plus de maisons. J'estimais que grand-père allait tout de même un peu loin. Plus de maisons? et la nôtre? la nôtre qu'on avait réparée et toute remise à neuf. Peu m'importaient les autres, pourvu qu'on l'épargnât.