—Un tyran.
Ah! cette fois, j'étais fixé. Un tyran, un hospodar, quoi! l'hospodar de tante Dine, le fameux homme habillé de rouge qui commandait avec de grands cris.
—Quel tyran? m'informai-je pour être complètement renseigné.
—Badinguet. Napoléon III. D'ailleurs, tous les empereurs et tous les rois sont des tyrans.
Non, décidément, je ne comprenais plus. La lueur de vérité que j'entrevoyais s'éteignait. Mon père, à table ou dans les conversations qu'il avait avec nous, ne manquait pas de nous enseigner le respect et l'amour pour la longue suite de rois qui avaient gouverné la France, et que presque toute la mauvaise peinture du salon, sauf le grenadier et les derniers portraits, avait servis. Il parlait de la puissance des nations aussi souvent que grand-père de leur bonheur. Le grand Napoléon, dont tous les collégiens connaissent l'épopée, avait ruiné le pays, mais tout de même, c'était le plus grand génie des temps modernes. Quant à Napoléon le petit, nous lui devions la défaite et l'amoindrissement. Chose curieuse: ces événements dont il était question à la maison ne me paraissaient avoir aucun lien avec ceux qui figuraient dans mon manuel d'histoire. On ne reconnaît pas dans les plantes d'herbier celles qui poussent dans les champs. Or, quand mon père célébrait les rois, jamais grand-père ne soulevait une objection. Il n'approuvait ni ne désapprouvait. Et voici qu'il me déclarait d'un ton péremptoire que tous les rois étaient des tyrans. Pourquoi se taisait-il à table quand il était si sûr de son opinion? Sans doute ne voulait-il contrecarrer personne, afin de ne pas soulever de disputes, et, dès lors, je m'expliquai son effacement par sa délicatesse, ce qui m'incitait à lui donner raison.
Il me reparla une autre fois de ces mystérieuses journées de Juin où l'on s'était battu pour briser les fers du prolétariat. Le prolétariat ne me représentait pas quelque chose de bien net. Tem Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu étaient-ils des prolétaires? Je les imaginai chargés de chaînes et enfermés dans une cave aux tonneaux vides, parce que, si les tonneaux avaient été pleins, ils n'en seraient pas sortis volontiers. Grand-père s'élançait à leur secours. J'appris de sa propre bouche qu'à Paris il avait pris part à l'insurrection et tenu un fusil.
—Vous avez tiré, grand-père? demandai-je avec surprise et peut-être avec admiration, car je ne l'aurais pas cru capable d'un geste aussi vif.
Il m'expliqua modestement qu'il n'en avait pas eu l'occasion.
Tante Dine m'avait montré, dans une armoire, le sabre qui avait servi à mon père pendant la guerre. Pourquoi ne m'avait-on jamais parlé de ce fusil? N'était-ce pas aussi un trophée de famille? Et grand-père termina son récit un peu vague par cette réflexion familière:
—C'est papa qui n'était pas content.