Je n'ignorais pas qu'il avait pris part à la guerre, —pour celle-ci on disait simplement: la guerre, —et je l'imaginais très bien à la tête d'une armée, tandis que grand-père avait dû toujours préférer son violon et son télescope aux sabre, fusils, pistolets et autres engins meurtriers. Le Café des Navigateurs avait beau mépriser tout entier la gloire militaire, elle gardait encore pour moi son prestige. Cependant, je ne comprenais pas très bien comment le garde-français et le grenadier du salon avaient pu mourir l'un pour le Roi, l'autre pour l'Empereur, et mériter néanmoins les mêmes éloges, alors que les partisans de l'Empereur échangeaient des injures avec ceux du Roi.
—Pour les soldats, m'expliqua mon père, il n'y a que la France. Il n'est pas de plus belle mort.
Grand-père, qui assistait à la scène, déclara que la plus belle, à son avis, c'était de mourir pour la liberté. Mais il n'insista pas et je vis qu'il avait fâché mon père, malgré le silence qui suivit.
Cette idée le tarabustait, car il y revint lors de notre prochaine sortie et m'entretint, avec plus d'exaltation qu'à son ordinaire, d'une époque resplendissante qu'il avait connu et auprès de laquelle la nôtre n'était que ténèbres. La nôtre me semblait supportable avec les promenades et le café. On avait alors, une seconde fois, délivré la liberté, comme sous la Révolution, et quand la liberté est délivrée, une ère de paix et de concorde universelle commence. Déjà les citoyens d'un même élan fraternel, travaillaient en commun dans de vastes ateliers nationaux. Une rémunération modeste, mais égale pour tous, pour les faibles et pour les forts, pour les malingres et les robustes, apportait à chacun le contentement du pain quotidien désormais garanti.
—C'est, dis-je, ce que réclame M. Martinod.
—Martinod a raison, reprit mon compagnon, mais réussira-t-il où nous avons échoué?
—Vous avez échoué, grand-père?
—Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin.
Nous avons échoué dans le sang des journées de Juin… Le sens de ces mots pouvait m'échapper: ils faisaient une musique pareille à un roulement de tambour. Autrefois, il y avait trois ou quatre ans, je m'étais excité sur d'autres paroles mystérieuses telles que la plainte du Merle blanc: J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois, et encore celle du Rossignol: Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Maintenant, j'en trouvais la mélancolie un peu fade, et je leur préférais ce nouveau rythme douloureux et guerrier. Touché au coeur, je réclamai la suite, comme pour les histoires de tante Dine quand j'étais petit:
—Et alors, qu'est-il arrivé?