—Cette enfant est un ange.

On ne pouvait plus se disputer avec elle. Mes parents ne lui donnaient plus d'ordres; ils s'adressaient à elle avec douceur, comme s'ils la consultaient. Moi-même, sans savoir pourquoi, je n'osais pas la brusquer et, m'accoutumant peu à peu au respect, je me détachais d'elle et ne recherchais plus sa compagnie.

Les autres aînés ne reparaissaient qu'aux vacances. Louise, de son pensionnat de Lyon, écrivait de tendres lettres que je trouvais un peu niaises, parce qu'il y était souvent question de cérémonies religieuses et des visites de la supérieure ou du passage de quelque missionnaire. Bernard, brièvement, racontait sa vie à Saint-Cyr, où il venait d'entrer. Et Etienne multipliait des allusions obscures à ses projets qui s'accordaient avec ceux de Mélanie. Je ne pouvais m'abaisser jusqu'à jouer avec mes cadets, la délicate Nicole qui ne cessait de déranger ma mère pendant qu'elle écrivait aux absents, et le tumultueux Jacquot pour qui j'eusse volontiers rétabli les fortes disciplines dont je ne me souciais plus pour moi-même. Je les traitais de mon haut: ils ne pouvaient me comprendre. De sorte que mon véritable camarade, c'était grand-père.

Deux ou trois fois, mon père, choqué de mes silences ou de mes airs sucrés, s'en plaignit dans ces conseils de famille dont les enfants ne manquent guère d'attraper des bribes:

—Cet enfant est un cachottier.

Ma mère, toujours un peu inquiète à mon égard, ne protestait pas; mais tante Dine, prête aux excuses, affirmait d'un ton doctoral que je m'épanouirais sous peu. Loin d'être reconnaissant à cette inébranlable alliée, je me moquais de son fanatisme pour bien afficher la supériorité de mon intelligence.

Le cirque et les élections troublèrent donc la ville en même temps. Chaque jour, en traversant la place du Marché, je m'intéressais au lent dressage de la tente et à la pose des gradins, préliminaires des représentations. A la maison, on causait plus volontiers de l'avenir du pays. Je n'étais pas aussi étranger qu'on pouvait le croire à la politique. Mes opinions seulement étaient incertaines. Je savais que certains jours, tels que le 4 septembre et le 16 mai, étaient des anniversaires inégalement célébrés, qu'on avait expulsé tous les religieux, sauf les nôtres, et qu'il y avait une expédition en Chine. Cette expédition, par hasard, ne rencontrait que des critiques.

—Qu'on laisse donc ces gens-là tranquilles! réclamait grand-père.

Et mon père de hocher la tête:

—On oublie le passé. Un peuple vaincu ne doit pas disperser ses forces.