Je n'aurais pas osé formuler ces pensées qui m'assaillaient et je revins à la politique:
—Alors, demandai-je, il n'y aura plus de rois?
—A mesure que les peuples se civilisent, les rois disparaîtront.
—Et le comte de Chambord?
—Oh! celui-là, il peut bien se tailler une chemise de nuit dans son drapeau blanc.
Le comte de Chambord ainsi traité! Avant de me divertir, cette plaisanterie me suffoqua. Le comte de Chambord était pour moi un personnage de légende, aussi lointain et prestigieux que les chevaliers de ces ballades qui avaient exalté ma convalescence. Sans doute il n'avait pas soustrait à Titania, la blonde reine des elfes, la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, à la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il vivait en exil, qu'il portait l'auréole des martyrs et qu'on l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que: notre prince, et hochait la tête avec orgueil dès qu'on prononçait son nom, comme s'il lui appartenait. De temps à autre se tenaient au salon des conciliabules où l'on s'entretenait de son prochain retour. Et il ne rentrerait pas seul: Dieu l'accompagnerait, et il ramènerait le drapeau blanc. Mon imagination l'évoquait sans peine à la tête d'une foule qui brandissait des bannières, et je ne distinguais pas très bien s'il conduisait une armée ou une procession.
A ces confrères prenaient part Mlle Tapinois qui ressemblait à la vieille colombe de mon livre d'images, M. de Hurtin, vieux gentilhomme pareil au faucon que les révolutions avaient ruiné, divers autres personnages tirés, eux aussi, des Scènes de la vie des animaux, et que je confonds un peu dans ma mémoire, et certain prêtre fougueux, l'abbé Heurtevent, qui portait le nez en bataille, et dont les yeux ronds et sortant de la tête ne voyaient que de loin, car il se heurtait à tous les meubles, et, toujours en mouvement, menait la guerre contre les vases et les potiches. Renversait-il un bibelot? il ne s'excusait point:
—Un de moins, déclarait-il simplement.
Ces menus et frivoles objets le contrariaient dans ses gestes, et il les détestait. Tante Dine lui pardonnait jusqu'à ses dégâts, à cause de son éloquence. Sa tête se trouvait si haut perchée, quand il restait debout, que je la cherchais comme une cime. Assis, au contraire, il disparaissait presque dans les fauteuils, et ses genoux pointaient sur le même plan que le menton: on l'eût dit replié en trois morceaux de longueurs égales. Sa maigreur était d'un ascète. Quoi d'étonnant? Il se nourrissait de racines, et c'était lui qui, pendant la saison des cryptogames, vivait de bolets Satan. Il les digérait, mais cela ne l'engraissait point. Cette alimentation intéressait grand-père, qui le considérait comme un phénomène et pour ses excentricités supportait ses opinions. Il ne l'appelait jamais que : Nostradamus. Mon père, bien au contraire, ne se souciait que médiocrement d'un tel allié et ne prisait pas beaucoup ces assemblées quasi mystiques.
—Notre brave abbé, assurait-il, ne regarde qu'en l'air. Il interroge le ciel et ne sait plus ce qui se passe.