Qu'avait-il besoin de le savoir, puisqu'il connaissait l'avenir? Il collectionnait, en effet, toutes les prédictions qui se rapportaient à la restauration monarchique et il en citait par coeur les passages essentiels. A force de les avoir entendus, je les ai retenus assez bien. La plus célèbre de ces prophéties était celle de l'abbaye d'Orval. Elle avait annoncé la chute de Napoléon, le retour des Bourbons et même le règne de Louis-Philippe et la guerre. Son authenticité était ainsi garantie par tout un siècle. Comment, dès lors, aurait-elle menti dans cette apostrophe que notre abbé Heurtevent susurrait d'une voix mouillée et qui arrachait des larmes aux dames: Venez, jeune prince, quittez l'île de la captivité… joignez le lion à la fleur blanche. On parvenait subtilement à expliquer l'île de la captivité et le lion qui, à la première investigation, demeuraient obscurs. Cependant, je n'étais pas pressé de voir le jeune prince obéir à cette injonction, à cause des événements qui devaient suivre, à savoir la conversion de l'Angleterre, celle des juifs et, pour finir, l'Antéchrist. L'Antéchrist m'épouvantait: lui aussi, comme la Mort de ma Bible, devait monter un cheval pâle.

—Oh! le jeune prince! ricanait grand-père quand je lui racontais ces merveilles, car il refusait d'assister aux assemblées que présidait l'abbé Nostradamus, jeune prince de soixante printemps!

Il y avait aussi les visions de certaine soeur Rose Colombe, religieuse dominicaine décédée sur la côte d'Italie. Une grande révolution éclaterait en Europe, les Russes et les Prussiens changeraient les églises en écuries, et la paix ne renaîtrait que lorsqu'on verrait les lis, descendants de saint Louis, fleurir à nouveau le trône de France, ce qui arrivera. Ce qui arrivera terminait le paragraphe, avertissait que ce n'était pas là une simple hypothèse, comme les savants en peuvent construire, mais une vérité incontestable prouvée par des extases.

—Oui, les lis refleuriront! aimait à répéter tante Dine, qui attribuait un crédit particulier aux paroles de la soeur Rose Colombe.

Avec cette certitude, elle se précipitait plus superbement dans l'escalier dès qu'elle pouvait supposer qu'on avait besoin de ses services. Elle avait l'habitude d'accompagner d'interjections et d'exclamations les innombrables travaux auxquels elle se livrait sans répit. On l'entendait qui psalmodiait en balayant ou frottant, car elle mettait la main à tout:

—Ils refleuriront pour le salut de la religion et de la France.

L'abbé ne se contentait pas des prédictions qui rétablissaient les monarques chez nous. Sa sollicitude s'étendait jusqu'à la malheureuse Pologne, et un soir, triomphalement, il apporta un journal de Rome où se trouvait consignée l'apparition du bienheureux André Bobola, qui informait un moine de la restauration de ce royaume après une guerre qui mettrait aux prises toutes les nations.

—La Pologne, cette fois, est sauvée, conclut-il, satisfait.

—Pauvre Pologne, il était grand temps! appuya tante Dine qui compatissait à toutes les infortunes.

Il n'en fallait pas moins passer par des catastrophes avant de parvenir à ces miraculeuses renaissances. Notre abbé incendiait bravement l'Europe et consentait à la noyer dans un fleuve de sang, pourvu que les lis refleurissent.