Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le silence. Plus doucement, elle 'reprit:

—Pourquoi, monsieur, insister pour me voir… aujourd'hui?

Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard, il soupira:

—Parce que demain, il serait trop tard.

—Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il de Maurice?

Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête: la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est- il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison.

Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous l'empire d'un grand trouble intérieur.

—Parlez, monsieur.

D'une voix blanche, il répondit:

—Il ne s'agit pas de Maurice.