-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on remplace.
L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre.
—Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le désire.
Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la cime qu'il n'atteindra pas.
—Vous ne pouvez rien sur mon souvenir.
—Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur perdue.
—Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber.
Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque solennel, qu'elle répondit:
—Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment, vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous retomberez. Je prierai tant pour vous.
Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main: