Vous deviniez bien, monsieur l’Administrateur délégué—tu le sais aussi, l’ami Moutier!—que ce mysticisme laisse mon cerveau jouer à l’égal du vôtre, sur le plan positif, n’embrume pas ma vue, n’empêche pas mes regards de prendre mesure comme deux bonnes pointes de compas.
Quand je franchissais cette porte enfoncée, ogivale et basse autour de laquelle maints tableaux de raisons sociales, accrochés aux nervures de pierre, faisaient, ma foi, figure d’ex-voto, vous ne prétendiez pas me dissimuler, derrière celui de ces rectangles de cuivre qui portait les mots magiques, «Compagnie française des railways du Siam-Haut-Cambodge», le nez levantin, les yeux mongols, le sourire italien et la mâchoire anglo-saxonne de cette physionomie bien mondiale de Mureiro Vanelli, impresario-chef de ladite Compagnie.
Dans la salle où l’on m’avait prié d’attendre quelques minutes, je n’avais pas manqué—vous le saviez—de noter l’opportunité de ces deux larges photographies qui «tiraient l’œil» sur la paroi. Celle de gauche représentait, n’est-ce pas? la célèbre Pagode dallée d’argent de Pnom-penh, et celle de droite, la non moins fameuse Pagode de la Montagne d’or de Bangkok. Ainsi appariées, ne fournissaient-elles pas belle matière à surexciter l’imagination des visiteurs? Et ceux-ci pouvaient-ils faire moins que de tracer instinctivement, entre ces deux terminus aux mirages d’encaisse métallique, le quadruple fil noir où voir courir les plus fabuleux échanges?
Et ce placard, en bonne lumière lui aussi, qui proclamait les variations mirifiques du taux de la piastre en Extrême-Orient! Il n’aurait pas dû spécialement m’intéresser; je n’étais pas un de ces pauvres hères, qu’on appointe en cette monnaie, un «piastreux», comme nous disons au Siam-Cambodge. J’y vérifiai cependant que la susdite rondelle d’argent valait, au cours de Shanghaï, cinq francs quatre-vingt-dix en 1874, cinq francs trente en 1882, quatre francs soixante-dix en 1888. Mais il ne put m’échapper qu’on avait jugé superflu de poursuivre cette évaluation jusqu’aux années plus récentes, où je n’ignorais point qu’elle était tombée à deux francs trente, en moyenne...
Rassurez-vous, monsieur l’administrateur, je ne m’attardai point à m’indigner de cette quasi naïve supercherie. Je savais, dès longtemps, croyez-le, que la civilisation, cette civilisation dont nous sommes tous, j’imagine, à la Siam-Cambodge, de bons ouvriers, notre blanche civilisation bâtit un édifice dont il ne faut point songer encore à apercevoir la coupole,—tout au plus le rez-de-chaussée, occupé, comme il sied, par les boutiques des marchands.
Mon mysticisme n’est pas bien méchant, messieurs du rez-de-chaussée. Il ne fera pas bombe contre vos devantures. Il ne réclame que de lever quelquefois le nez vers la nue, dans l’espoir, oh! très vague, dans le rêve d’y voir briller le signe qui consacrera la coupole absente.
Mon boy heurte à ma porte. Il m’invite, avec émotion et volubilité, à la chasse d’un argus, dont le cri perce les dômes lointains de la forêt. Trop tard, ou trop tôt. Je ne poursuivrai pas, sous les couverts embrasés, l’oiseau vigilant aux pennes merveilleuses... Le soleil bondissant et rude est le maître de l’espace. Déjà je livre à la sieste mes tempes talonnées et mes mains en moiteur, et voici que je m’endors, vaincu, de ce sommeil comparable à celui du boxeur assommé par l’adversaire.
VI
La forêt, en marge de qui nous vivons, ne s’ordonne point comme les nôtres, en groupements d’essences. Ici, point de futaies, point de conciles de troncs vénérables, point de jeune tribu conquérante qui happe, au passage de ses racines, tous les produits du sol. Mais la vie, bouillonnante et débonnaire,—pour tous, la plus magnifique leçon d’individualisme!
La confusion des formes étourdit d’abord comme une vapeur verte. Sur mille mètres carrés, toutes les feuilles, toutes les graines, toutes les épines, toutes les écorces, toutes les branches. Mais le fort laisse vivre le faible; mais l’«en bas» ne sape pas l’altitude... La base du monstrueux bang-lang ne décime pas, de ses rostres en ailerons de squales, le gentil peuple des herbes; et de l’échevèlement frénétique des lianes, le blanc sao jaillit sans meurtrissures, comme un bras nu et musclé qui tend vers le ciel une touffe de lauriers. Et c’est bien une nation d’Asie, j’imagine, cette multitude où la pouillerie débordante des petits coudoie, sans vergogne, les géants à l’apparat somptueux et cruel, et où l’arbre de la Puissance porte, sans en être étouffé, la plus effroyable surcharge de parasites.