A ces derniers mots, j’eus un haut-le-corps si vif qu’il se prit à rire.

—Vous refusez l’expression? Diable! Tourange, je ne vous savais pas si endurci dans le préjugé de couleur.

Je secouai la tête, en énergique dénégation.

—Ce n’est point contre la fraternité d’épiderme que je m’insurge, mais contre la confusion des titres. Je suis un aristocrate, mon cher, j’ai rang d’ouvrier, et ceux-là, non.

—Et que sont-ils donc?

—Des coolies. Il importe de respecter les hiérarchies essentielles. N’est ouvrier que celui qui travaille la matière, selon l’ordre d’une pensée!... Si cette pensée est la sienne propre, il gagne un grade, il devient artiste.

—Vanelli, par exemple?

—Parfaitement. Vanelli est un artiste, une façon de sculpteur à sculpter le monde... Il peut avoir les plus horribles défauts et perpétrer des chefs-d’œuvre. Il peut aussi signer des infamies, des commandes officielles... Mais, quand l’inspiration y est, quand sa pensée est enflée, quoi qu’il en ait, d’un prodigieux concours de forces vivantes, alors, la colombe descend, le rayon luit!... Nous verrons cela, je l’espère,—ajoutai-je en riant à mon tour—au Siam-Cambodge, lorsque ce sera notre jour de planter nos rameaux de pourpre sur ce chef-d’œuvre de kilomètre 83!...

Nous remîmes nos montures en marche et, comme le souci d’éviter à la jambe blessée des secousses douloureuses nous astreignait à une vitesse des plus modérées, le soir achevait de tomber au moment où nous arrivions devant la porte de Moutier. Là, comme je me disposais à le quitter, il me pria tout à coup d’entrer un instant avec lui.

—Georges Lully était un artiste, me dit-il à brûle-pourpoint, tandis que le boy allumait les lampes et que le gnô mettait le pankah en branle.