—Eyah! vieux frère, il n’y a que deux choses divines au monde, deux plaisirs dignes des dieux que nous sommes: l’amour, n’est-ce pas?... et quel est l’autre?
Et il étouffa la réponse dans un bizarre gloussement de langue chinoise, annamite ou cambodgienne, voire chame ou birmane, car je ne sais jamais au juste à quel idiome asiatique il emprunte, de temps à autre, les mots sans suite qu’il gargouille dans la gorge ou mâche entre les dents.
Je dois avouer que Moutier a manifesté un contentement modéré de son retour. Il y a entre eux une telle dissemblance d’architecture morale que leur voisinage jure toujours un peu. Moutier est une de ces bâtisses sur fond rocheux, où les assises se soudent tout naturellement, d’un équilibre en quelque sorte parlant, à la masse éternelle. Vigel est un de ces travaux d’art jetés sur les limons d’Asie. La civilisation enfonce des piliers qui, à un moment donné, ne bougent plus, parce que leur glissement remuerait trop de choses molles. Mais, pour faire pont, pour franchir les hiatus, tout le reste de l’architecture est aérien, étrangement enchevêtré, en sorte qu’en certains points on ne sait plus bien comment l’on est suspendu; et, si l’on vient à regarder en dessous, à percevoir la surface aux fluidités inquiétantes, on peut être troublé!... Mais comme c’est amusant, pour l’homme du métier, qui tient cette traîtrise dans ses formules!
XIV
Un incident inattendu a failli rendre tragique cette mésintelligence.
Il faut dire que le bulletin météorologique de Chang-préah laisse prévoir des orages. La fin de la saison sèche approche, et les brouillards de la nuit ont disparu. Vers la fin de l’après-midi, de larges nuages montent, comme des cerfs-volants noirs, et, sous leur ombre, la peau du marais semble frissonner de terreur.
A l’horizon, des éclairs, lointains et silencieux, illuminent les ténèbres précoces d’une phosphorescence intermittente d’ampoules bleuâtres. Qu’il y ait, sur les nerfs de tous, des actions fâcheuses et, dans l’ambiance de la popote, des tensions grosses d’étincelles, comment s’en étonner?
Donc, ce matin, nos cinq contremaîtres européens—nous avons enterré un des leurs, il y a trois jours, un bon gros garçon, parti un peu vite, et cela avait provoqué plus d’émotion qu’à l’ordinaire, à cause de cette rapidité d’abord, et aussi parce qu’on savait qu’il laissait à Saïgon toute une famille à rapatrier—les cinq blancs qui nous restent pour assurer la surveillance des caïs indigènes, sont entrés dans le bureau de Moutier.
J’étais assis à côté d’André, et en train d’étudier avec lui le levé au centième du kilomètre 84. A la mine des cinq hommes alignés, il était évident qu’il fallait s’attendre à quelque réclamation, ou à pis.
C’est Dumoulin, le surveillant de mon secteur, qui prit la parole en leur nom. Ce mari légitime d’une congaïe indigène est un gaillard très sec et très brun, qui porte la chevelure en brosse comme un Cambodgien, et dont j’apprécie, pour leur action sur les Asiatiques, les manières fines, froides, un tantinet indolentes. D’une voix volontairement correcte, il exposa que la vie au marais présentait, pour ses camarades et lui, des dangers et des fatigues, non prévues à leur contrat, et qu’ils ne pourraient la continuer à ce prix. Puis, s’échauffant, il rappela que Grondet était mort, que Masson était mort, que Duloc, que Thory... et qu’une casse comme celle-là, il fallait la payer. Il y avait bien l’indemnité de mille piastres pour les veuves, inscrite au contrat, mais ce n’était plus suffisant...