C’était Vigel qui conduisait celle-ci. Vigel avait, pour la circonstance, arboré un «blanc» de gala, ajusté sur son torse comme une écorce de jeune bouleau. Ses mains étaient gantées de blanc et une mousseline blanche avait remplacé, sur son casque, l’habituelle soie turquoise.

C’était le plus ancien mécanicien indigène qui avait l’honneur de lui servir de chauffeur, un vieil Annamite à barbiche et à lunettes, tout vêtu de soie noire luisante, et qui ne cessait, depuis sa désignation, de grimacer de vanité et de contentement. Nous vîmes de loin, à la jumelle, les deux hommes sauter sur le tablier de la machine, et celle-ci souffler, démarrer et, après quelques tours de roue, stopper. Nous savions ce que cela voulait dire et que Vigel mettait de la coquetterie à prendre un départ impeccable, son essieu avant arrêté juste sur la ligne du poteau 82, lequel, comme le 83, était fleuronné de drapeaux. Il siffla longuement, puis donna un coup bref. De bout en bout de la ligne, un silence gagna, dans lequel on entendit, comme les battements d’un grand cœur, les coups de piston. Alors, à l’autre extrémité, séparés des coolies par un intervalle vide d’une dizaine de mètres, nous fîmes joyeusement la haie pour recevoir notre camarade, et lui, nous ayant aperçus, ralentit l’allure. La locomotive était du type trapu et ramassé des machines-tenders, et, avec sa cheminée courte sur le nez, s’avançait un peu comme un rhinocéros. Mais on l’avait enguirlandée, pomponnée, harnachée, et un collier de jaunes fleurs d’alabanda—tout le reliquat des jardins d’Hetty Dibson,—pendait mirifiquement au travers de sa poitrine noire. A l’instant précis où le dôme vint à hauteur du poteau pavoisé, Vallery, qui était légèrement en avant et tenait le bras levé, l’abaissa. Alors, Vigel renversa la vapeur et, de nouveau, siffla longuement... Et le son parut rebondir indéfiniment sur l’eau morte, couleur de rouille, au fond de laquelle se cachait le Gong honteux et vaincu...

Naturellement, nous achevâmes, le soir, de célébrer, comme il convenait, un tel événement. C’est Findlay qui régla le débouchage des bouteilles de Champagne, et c’est Vallery qui se chargea de télégraphier à Bangkok et à Saïgon le bulletin de victoire. Et c’est Vigel qui, pour corser la note patriotique, et faire taire l’accordéon garibaldien d’un contremaître piémontais, ouvrit le piano—le vieux piano de la chambre aux ailes—et attaqua avec décision cet air de Schumann où passe, masquée, la Marseillaise!

XVIII

Mais, il y eut, cela va sans dire, des célébrations plus qualifiées lorsque put être annoncée l’ouverture au trafic du monde de ce désiré Siam-Cambodge, tronçon français!

La date du 14 juillet ayant été retenue par la famille,—la famille Vanelli—comme la plus congruente pour la cérémonie d’un baptême auquel le Gouverneur général se réservait d’apporter son parrainage, l’invitation nous fut transmise d’accélérer, à cette fin, les ultimes travaux.

Je crois bien que le comte de Faulwitz, qui vint à Chang-préah en messager spécial de ladite invitation, prit sous son bonnet de nous représenter, en outre, le chic sportif qu’il y aurait, pour nous, à gagner de vitesse, oui-dà, et à battre sur le poteau-frontière les gens du tronçon siamois, si fiers de leur avance du début.

Mais je crois bien aussi que l’aiguillon, manœuvré par ce subtil banderillero, eût trouvé mon épiderme insensible. Car, à la vérité, le succès du kilomètre 83 m’avait laissé un peu comme le taureau dans l’arène, après une trop belle passe de manteau rouge, hébété, ébloui et reniflant obscurément vers le toril. Une petite phrase du père Vallery: «Vous n’aurez pas le cœur de me laisser en plan, mon ami», me mit les fers, et je fonçai décidément, à travers la forêt débroussaillée, pour le kilomètre 84, puis pour le kilomètre 85.

Tâche ingrate, au demeurant, quoique, au seul point de vue professionnel, aisée! Mais je m’ennuyais. Les recrues, comme Bob Findlay, m’attristaient par leur extrême jeunesse, et je ne voyais qu’accidentellement mon camarade Vigel, toujours occupé d’organiser la traction entre Battambang et la troisième rivière et toujours fidèlement servi, dans cette navette sur la ligne, par l’ombre blanche de Fagui. D’ailleurs, quand je le rencontrais, il m’assommait avec ce qu’il appelait «sa revanche», ses ténébreux projets à l’égard d’Elsa.

—Que diriez-vous, par exemple, si la folle—elle adore ces petites manœuvres—faisait fonctionner l’aiguillage de ce stupide moignon de voie, qui déshonore la perspective du milieu de la digue? Quel beau patapouf du train officiel!...