—Et l’ingénieur Vigel sauverait la jeune héritière qui lui tomberait dans les bras, cependant que l’odieux mari serait dévoré par les grenouilles et les serpents d’eau... J’ai vu ce climat rendre des cervelles tout à fait spongieuses, mon pauvre Henry, si on ne prenait la précaution de les doucher matin et soir!
Le temps des orages était passé. Il tombait maintenant, chaque après-midi, vers quatre heures, une large ondée brève et réglée comme un arrosage municipal. Mais je n’avais plus le goût des promenades. Vraiment je ne donnai rien de moi-même et je ne reçus rien dans ces six semaines. Je n’appris rien, sinon peut-être à m’écheniller convenablement des sangsues qu’on rapporte à foison des sous-bois mouillés. Il ne faut pas les arracher, ni les soulever avec la lame d’un couteau. Il faut frotter une allumette et griller légèrement du côté du gros bout, qui est la tête. Alors la vilaine petite chose se met en spirale et tombe à plat comme un anchois roulé.
Le 13 juillet tout était paré, comme on dit à bord. L’amour-propre sportif de M. de Faulwitz aurait lieu d’être satisfait. Notre gare terminus de Chang-préah dressait le disque rouge de son signal à cinq mètres de la plaque de fonte du bornage de la frontière que les gens de Siam pataugeaient encore, à deux kilomètres et demi de là, dans des bas-fonds gélatineux, désossés, pour leur malchance, de toute digue khmère!
A telles enseignes que leurs délégués, poliment invités à la cérémonie baptismale, durent arriver à dos d’éléphant.
Ils arrivèrent vers deux heures et demie et alignèrent, face au remblai, leurs six bêtes, crottées et massives, comme six bastions en terre, et qui, ma foi, faisaient honorable figure, même au regard d’une locomotive.
A côté d’eux, tirailleurs et miliciens, jambières rouges et jambières bleues, dressaient une haie de parade et maintenaient à distance protocolaire la foule versicolore et rieuse, où les deux sexes montraient mêmes beaux habits et même turbulence d’écoliers échappés.
Car ce n’étaient plus là nos graves, patients et robustes coolies chinois. On ne voyait que sampots rutilants et chevelures en brosse... La politique avait voulu ce changement de figuration; la cour de Pnom-penh ne devait-elle pas accompagner dans ses déplacements le Gouverneur général? Politiquement, nous avions depuis un mois renvoyé, par lots, dans leurs foyers, les têtes nattées du Père du May, et réinscrit sur nos contrôles les ouailles d’A-ka-thor. Politiquement, tous nos vieux amis de la bonzerie se tenaient là, somptueux et dignes, le crâne rasé de frais, le talap à la main, entourés de vénération et de respect. Il en arrivait de minute en minute. Toute la matinée, le marais, officiellement désensorcelé, n’avait cessé d’être sillonné de pirogues légères et pointues, véhiculant de minuscules pagayeurs, tout un banc d’école de petits Cambodgiens, aux longs cheveux noirs couronnés de fleurs, et à l’arrière, assis, jambes croisées, dans une sainte attitude de Bouddah sur son lotus, le talapoin magister...
La robe noire du prêtre français ne faisait pas tache insolite dans le groupe safrané. Le Père du May était parti depuis six jours, avec le dernier convoi de ses chrétiens.
Le train officiel entra en gare, après l’ondée, comme l’aiguille de nos montres, à défaut d’un cadran de la Compagnie, marquait quatre heures trente.
Il donnait, par sa longueur, une flatteuse idée de la capacité du trafic du Siam-Cambodge. Il contenait le Gouverneur général, son état-major, son cabinet, le Résident supérieur et son secrétariat, le comte Vanelli et son escorte, quatre marins armés, pantalonnés à la «pied d’éléphant» et discrètement étiquetés «Lotus blanc» sur le ruban de leurs chapeaux, Sa Majesté Cambodgienne et sa suite, ses épouses et ses danseuses, son ministre des Travaux publics, les musiciens de ses danseuses, et l’innumérable armée de la valetaille préposée aux soins de la nourriture, de la ventilation et du couchage. Du wagon central, aux portières fleuries et pavoisées, descendit, la dernière, Elsa de Faulwitz, seule robe du cortège.