On ne pouvait songer à loger tout ce monde dans les bâtiments de la gare, et moins encore dans les huttes sur pilotis du village de Chang-préah. Mais Vallery avait pris l’initiative d’une séduisante combinaison.
Près du village existaient des ruines khmères, quelques parcelles de ce trésor archéologique dont toute la région garde le mystérieux dépôt. Vallery en avait fait aménager les moyens d’accès et nettoyer les abords, et c’est là que devaient être installées tentes et baraques de fortune, ainsi que la table du banquet. L’assistance s’y rendit aussitôt. Le sol du chemin était sablé et bordé de buissons garnis de passiflores sauvages. Aux troncs des arbres voisins étaient accrochées, à l’imitation, semblait-il, des orchidées de la forêt, des bouquets soit de petits drapeaux tricolores, soit de ces pavillons, familiers à la mâture du Lotus, et que Moutier appelait irrespectueusement chiffons roses... Il faisait doux, un temps bleu de fête galante. Madame de Faulwitz riait bruyamment au bras du Gouverneur.
Quand on atteignit l’emplacement annoncé, il s’éleva un cri général d’admiration et aussi un concert de louanges à l’adresse de Vallery pour sa trouvaille de ce bijou de décor.
Au premier plan, une façon de vaste pelouse, où se prélassaient dans l’herbe drue, comme des bêtes au pacage, de prodigieux animaux de pierre: lions à mufle carré, garrudas au bec en pioche, éléphants érigeant la trompe pour le barrissement. En portants latéraux, des arbres d’une ancienneté d’écorce et d’une puissance d’ombre sans rivales, des géants aux troncs tordus qui remuaient leurs feuillages comme de noirs paquets de chaînes, et derrière eux, à l’infini, tout le bleuissement mystérieux de la forêt. En fond, l’amoncellement des ruines elles-mêmes, qui semblaient avoir été bâties sur une colline artificielle. Le grès de leurs blocs, d’une couleur de cendre verdie, s’argentait à souhait dans le coup de lumière du soleil. Une famille de singes gris, du même gris patiné de vert que les pierres, y révéla son existence de locataires à notre approche. Une main aux racines serpentantes, la tête tournée vers nous, ils escaladèrent, sans trop d’émoi, la colline, pour nous céder la place.
Nous consacrâmes une bonne heure à l’exploration des ruines. L’essentiel de leur dessin primitif paraissait être une sorte de cloître en quadrilatère, entourant une tour centrale exhaussée. Le cloître, couvert d’une étroite voûte en encorbellement, abritait des vestiges de sculptures en bas-relief, où les érudits de notre compagnie s’ingéniaient à retrouver des illustrations d’épisodes du Râmayana. D’autres sculptures, principalement de personnages féminins à la taille étranglée, aux seins ronds et à la chevelure savante, décoraient la paroi extérieure, dont les fenêtres étaient garnies de barreaux de pierre, tournés comme des pieds de table, d’un fort curieux effet ornemental.
La tour centrale était carrée à la base et se terminait par une juxtaposition d’assises, dont le profil d’ensemble en hauteur avait dû rappeler assez bien celui d’un quartier de fruit. Sur les quatre faces de la base étaient taillés quatre visages colossaux, dont il n’était plus possible de reconnaître l’identité, tant ils étaient ravagés par la foudre et le temps.
Un seul n’avait pas subi de trop cruelles atteintes; mais, un jeu de la végétation dans les orbes de ses yeux aveugles et un ébrèchement accidentel de sa lèvre inférieure contribuaient à lui donner une expression de mélancolie farouche et quasi surhumaine.
Cette note mélancolique, aussi bien d’ailleurs que les volètements lugubres des chauves-souris sous les voûtes du cloître, était heureusement sans répercussion sur l’humeur de notre compagnie, laquelle, au contraire, était gaie, très gaie.
Vanelli ne cessait de plaisanter gaillardement Sa Majesté Cambodgienne sur les bonnes fortunes de son dernier séjour à Montmartre.
Cependant, le soleil déclinant, chacun s’occupait de son aménagement pour la nuit. Je vis éclore, miraculeusement, au milieu de la pelouse, une grande tente doublée de soie jaune, d’où sortaient de violents parfums, et devant laquelle les matelots du Lotus vinrent monter la garde.