—Ce n’est pas très beau... Mais enfin, puisque cela vous plaît!

Elle est assez près de moi, pour que je sente son haleine qui rôde, qui menace, qui étourdit....

—Mais vous pouvez regarder cela, et ne pas me regarder, moi, d’un air fâché, en fronçant les sourcils comme devant votre carnet de chiffres! Pourquoi me regardez-vous d’un air fâché?

«Pourquoi je vous regarde d’un air fâché, Elsa de Faulwitz aux yeux trop beaux, aux yeux trop riches? S’ils perçaient les fronts, comme ils percent les cœurs, les regards de ces yeux, peut-être liraient-ils: «Pour faire... cela... que vous ne trouvez pas très séduisant, il a fallu que beaucoup de gens meurent, et moi, je les ai vus mourir. Et quand vous n’êtes pas là, Elsa, je pense que ces morts sont morts pour une chose sans nom, sans gloire, sans profit, mais si magnifique!... Savez-vous le sens de ce mot? Magnifique veut dire: qui fait grand. Mais, quand je vous vois, vous si éclatante, si fascinante, si superbe, il me vient cette idée affreuse que nos morts sont morts pour que monsieur votre père puisse gagner beaucoup d’argent, et servir les quatre mille volontés de la toute petite chose que vous êtes, Elsa...»

Et je prononce le dernier mot seulement: «Elsa...» et je m’arrête... Elle n’a pas l’air d’avoir entendu, mais, elle doit s’être rapprochée, car je vois ces yeux grandir. Maladroitement je reprends le ton du «mal élevé»:

—En regardant «cela» moi, je pensais aux morts...

—Si vous pensiez aux morts, pourquoi étiez-vous si joyeux?

Cette droite réplique me décontenance.

Elle sent son avantage, et comme un bon combattant s’empresse de redoubler l’attaque:

—Je répète ma question: pourquoi regardez-vous, en dansant, le chemin de fer de Mureiro Vanelli, et, en fronçant les sourcils, la fille de Mureiro Vanelli? J’ai peur que vous ne soyez injuste et pour mon père et pour moi, monsieur de Tourange... Il n’y a que deux choses qui aient de la valeur au monde, l’intelligence des hommes, et la beauté des femmes. Il y a plus d’intelligence dans la tête de papa que dans tout un troupeau de fonctionnaires et de subalternes, et, s’il se sert de cette intelligence pour glorifier la beauté de sa fille, j’ai le droit d’en être fière... Non, ne soyez pas injuste... ni ingrat. Si je l’avais voulu... non, j’allais dire une banalité... Vous êtes intelligent, certes, mais j’aurais voulu vous donner le goût de la domination, de la conquête... Qui veut conquérir le monde, qu’il conquière la femme d’abord!