. . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit est presque noire, quand mon poney vient hennir entre la palissade qui ceinture le camp d’Henry Vigel. Au hennissement, des boys accourent, porteurs de photophores, et dès que j’ai mis pied à terre me guident, à travers les bosses herbues de l’enclos, vers la case de leur maître.
Je vois surgir de l’ombre lumineuse la silhouette de Vigel, sa figure pâle, traversée de longs yeux noirs et que tachent des lèvres très rouges, on jugerait peintes. Une figure voluptueuse et ambiguë d’Eurasien, quand on le regarde de face, mais qui révèle, en profil, des courbures ovines et des méplats rocheux de boxeur israélite.
Il porte, comme vêtement principal, le sampot cambodgien, cette sorte de jupe-culotte obtenue par l’enroulement compliqué d’une pièce de soie sans coutures, que les indigènes se plaisent à teindre de couleurs changeantes. Celui d’Henry est bleu-vert, ajusté à la «queue de paon» selon le rite des élégants de la cour de Pnom-penh. Dans le même goût jeune Khmer, une sorte de veston de toile neigeuse colle au torse souple, dont les épaules tombantes et musclées semblent, comme chez les félins, participer tout entières aux mouvements des membres.
Il m’accueille d’une exclamation cordiale:
—Quel bon vent vous amène, Tourange?
Je lui tends une liasse de dépêches officielles. Il la feuillette rapidement, et soudain, sur son visage au sourire nonchalant, passe comme une explosion blanche.
—Alors on s’imagine que moi, je suis venu...
Il n’achève pas sa phrase. Au fait, pourquoi est-il venu jusqu’à nos territoires d’exil, lui, l’homme bien en cour, le client des protecteurs haut placés, l’habitué des grands bureaux? Mystère, dont jusqu’ici, je l’avoue, je me suis fort peu préoccupé.
—On raconte, dis-je d’un air placide, que Vanelli vient d’arriver à Saïgon. Le coup, sans doute, est parti de son entourage immédiat...