—Sans nul conteste. Et, d’ailleurs, mon poney connaît la route comme un fin forestier.
Henry Vigel est le cinquième ingénieur du secteur. Mais il ne loge pas au bord de la rivière, et ne mange pas à la popote. Son camp est à quinze kilomètres, en pleine forêt. Sa besogne, qui se soudait à la mienne, était, jusqu’à ce jour, de préparer le passage au tracé Lacroix: abattre, élaguer, tondre, piqueter, devant que surviennent les coolies terrassiers de l’ami Lully.
Moutier me désigne, d’un clin d’œil narquois, le parapet vert dressé par la brousse, de l’autre côté de la rivière, vers le nord.
—Je voudrais, me dit-il, avoir le spectacle de la tête de Vigel apprenant que son travail de trois mois était pour le roi de Prusse... Vigel n’est pas un de ces petits personnages qu’on fait valser au premier air de flûte... je me suis même demandé ce que cachait, au juste, son exil par ici. Il passait pour très bien en cour, enveloppé de protections mystérieuses. Il est de la race des Vanelli, c’est-à-dire d’aucune race... Enfin, tâchez de le joindre le plus tôt possible, et ramenez ensemble tout votre monde. Car, à propos, Tourange—ici Moutier rougit légèrement—parmi les dépêches reçues, il en est une qui me donne la direction complète des travaux futurs.
Brave Moutier! Voilà rendue moins amère la coupe où l’on a fait dissoudre quelques menus grains de cette substance merveilleuse: l’autorité!
Au demeurant, je suis heureux de le féliciter. Car c’est bien le meilleur homme de notre équipe.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Je n’avais pas surfait les aptitudes forestières de mon poney. C’était plaisir de le voir se faufiler entre les cépées drues, remonter du poitrail un torrent de feuillages, étendre son galop leste dans l’élargissement d’une clairière, écarter, d’un encensement têtu de l’encolure, quelque liane obstinée à caparaçonner de vertes broderies sa croupe luisante. Après une heure de course, j’atteignis mon chantier. Une centaine de coolies était là, en train de scier, de piocher, d’émonder à grands sifflements de coupe-coupe.
Presque tous des Cambodgiens aux cheveux taillés en brosse, travailleurs médiocres, dont déçoivent les torses et les bras, gonflés de muscles mous, mais compagnons d’humeur docile et d’âme légère. «Ces gens-là—me disait mon contremaître, un jour que nous pesions les chances d’une épidémie cholériforme—meurent comme ils travaillent: doucement.»
Un singulier serviteur, ce contremaître, qui, justement, délaissant son alidade et ses porte-mires, venait à ma rencontre. Sans quitter ma selle, je lui donnai la nouvelle et les ordres de repliement. Il accueillit le tout avec une impassibilité polie d’Asiatique. C’est un ancien sous-officier d’infanterie coloniale. Le soleil et les pluies d’Indochine ont repétri son argile, lui ont fait faire prise définitivement avec ce sol adoptif. Il a une épouse indigène, une trolée de gnôs[C] qui, sur le seuil de sa case de bambous, emplissent de riz leurs ventres nus. Il a totalement oublié, j’en ai la conviction, l’ardoise fine de son clocher natal, quelque part là-bas, en Touraine ou en Picardie, et les filles aux yeux clairs penchées sur les javelles. Et je suis sûr que lui aussi, l’heure venue, saura mourir doucement dans le giron chaud de la forêt, tandis que les tam-tams charitables écarteront de sa tête les mauvais Génies et que là-haut, par-dessus les dernières palmes pâles, miroitera un ciel étrange, corail et soufre, comme ce soir.