«Que nous importent l’orgueil, l’énergie, l’ambition, sur quoi vous nous jugez! Mais nous avons trouvé ici la vie nue, la Belle qui ne dort plus dans vos bois.

»Nous-mêmes, comme le vieil Adam, avons connu enfin notre nudité. Nous n’en avons point eu de honte... au contraire, une grande joie. Et nous ne couperions pas même une palme pour en altérer le pur scandale.

»Comme des nageurs nus, nous nous sommes plongés, avec un tremblement de délices, dans l’heure trouble où les buissons ont l’air de verts madrépores, où les feuillages, frères des éponges, baignent à de glauques profondeurs... Ayant regagné le bord, nous avons bu, comme un cordial amer, la Solitude.»

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Quelquefois j’ai peur et haine de la forêt, de cette forêt dont j’ignore les lois et les caprices, dont le rythme des sèves m’échappe, dont le vert perpétuel se corrompt ou s’exalte pour des causes que je ne sais préciser, de cette forêt qui amalgame les fleurs et les graines, qui n’a pas de saisons, pas de sommeil hivernal, pas d’éveil tendre et printanier... rien qu’une poussée barbare de vie, rien que ce soulèvement gonflé de corps d’esclave sous la caresse du sultan solaire!

Un après-midi, éperdument, j’ai rêvé de la forêt de chez nous, de la forêt d’automne, en robe de pourpre, la belle forêt royale, qui trône sur un peuple de coteaux et qui dore d’une dernière gloire, par-dessus la fumée bleue des labours, sa prochaine décapitation...

Une bête inconnue meuglait au loin, comme un cor étrange.

VII

Moutier frappe sur mon épaule:

—Il est arrivé des tas de dépêches de Battambang. Vous les trouverez sur mon bureau. Il est temps d’avertir Vigel. Je pense que c’est à vous qu’incombe ce soin.