VIII
Nos salas, à Moutier, à Barnot, à moi-même, sont des baraquements de soldats; celle de Vigel est une garçonnière. La sala de Lully fait penser au wigwam de quelque fantastique chasseur d’ailes.
Quand les eaux recouvrent la terre, échassiers et palmipèdes abondent dans nos territoires: grues antigones, ibis géants, cigognes noires; hérons crabiers, joie et déception des chasseurs novices; marabouts, vieillards savants, sarcastiques et chauves; pélicans, carènes puissantes, vraies jonques de l’air, balancées de magnifiques roulis; maigres cormorans qui, prenant un squelette d’arbre pour séchoir, y écartent leurs haillons d’ailes, en figures maléfiques sur le blason du ciel...
Lully connaît les lacunes et les gouffres du marais, les îlots, les courants, les bouches limoneuses, l’indescriptible hydrographie de la forêt inondée. En outre, il est expert à dépouiller, aussi prestement qu’un naturaliste professionnel, les grands plumages inertes qu’il rapporte en sampan, à la tombée du jour, quelque bec sanglant traînant au fil de l’eau jaune et rose, par le dédale de ces canaux stagnants, de ces rivières étranges, sans berge et sans lit, où de rondes têtes d’arbres servent de seules balises aux pagayeurs.
L’agencement de toutes ces dépouilles tapisse les parois de la pièce où Fagui passe une bonne part de ses journées et reçoit, à l’occasion, nos visites. Et derrière le profil timide de la gardienne du pankah—ce foyer à rebours des demeures tropicales—semble accroché, plus beau que soie et fourrure, glacé de rose, moiré d’argent, lamé de cuivre noir, le manteau de neige et de cendre d’on ne sait quel fabuleux archer.
Par caprice d’artiste, sûr de ses effets décoratifs, Lully a, dans le contre-jour d’un angle, installé le coin des rapaces. Mais ceux-là—gyps aux coups plombagineux, aigles babillards qui prennent volontiers nos poteaux télégraphiques pour hampes, buses, chasseuses de rats, protectrices des rizières, milans à cape blanche, et toute la tribu batailleuse des faucons dont les «poids légers» ne dépassent guère la taille d’une perruche,—ceux-là sont dressés sur serres, en livrée sombre, charbonnée, tannée, balafrée de roux, les têtes aux yeux d’onyx ou de portor détournées d’un sauvage dédain.
—By Jove! la famille Vanelli, au grand complet!
L’habituel sourire indolent—ou insolent, on ne sait—plisse la lèvre de Vigel, ces lèvres trop rouges qui lui font, sous l’éclairement blafard des lampes à globes, une face déplaisante de mime. C’est le premier soir d’assemblée plénière des responsables du kilomètre 83, et le couple Fagui-Lully offre, en son logis, le thé et les whisky-sodas.
Vanelli, Mureiro Vanelli! Certes je connais la légende du personnage. Je sais que si l’on cousait bout à bout toutes les provinces que ce baron moderne a paraphées de ses lignes de railways, cela donnerait un royaume de Gengis-Khan, mais où le difficile pour lui serait, sans doute, de retrouver la couleur du terroir natal. Je n’ignore pas que, nonobstant cette ubiquité en quelque sorte congénitale, l’Extrême-Orient, de la porte de Singapore aux Iles japonaises, est son domaine actuel préféré; et les circulaires d’un emprunt, dûment autorisé par le Parlement national, m’ont appris, dès longtemps, que le gouvernement de l’Indochine française et celui de Son Excellence aux Pieds divins[D] ont fait un coup de maître, en traitant simultanément avec cette tierce puissance pour la réalisation d’un projet auquel «le développement de la civilisation n’est pas moins attaché que l’affermissement économique de notre belle colonie». Mais je n’ai jamais vu, en chair et en os, le grand patron de la Siam-Cambodge.
—Je l’ai vu, dit Lully, par pur hasard, dans le couloir des loges de l’Opéra de Nice, au cours d’un de mes congés. Je revenais du Nord-Chine, et lui venait de terminer son affaire de Mésopotamie. J’aperçus d’abord une grande fille, rose de peau et de robe, dont le cou pleurait des diamants comme une fontaine. On me dit que c’était la maîtresse du baron Vanelli, et par derrière je vis le baron, qui regardait la chair rose s’envelopper d’une longue fourrure blanche. Je lui trouvai le teint jaune, et, négligeant le filet de sang de la légion d’honneur qui suintait à sa boutonnière, bon pour une sérieuse cure de Vichy. Il avait l’air de beaucoup s’ennuyer...