—Il s’ennuyait—c’est maintenant Moutier qui parle, et qui tient, je pense, à montrer que sa récente élévation laisse de l’aise à son franc juger.—Ce n’est pas un jouisseur, c’est un dur homme de guerre, à sa manière. Il vivrait, pour son compte, d’une macaronade ou d’une écuellée de riz. Soyez sûr que lorsqu’il s’ajuste en Mureiro-le-Magnifique, c’est pour donner fête à quelque baron de ses amis, ou plutôt pour complaire à sa très chère fille, Elsa de Faulwitz.
A ce nom, il me semble que les paupières de Vigel ont un battement léger.
—Ah! fait-il négligemment, en soufflant de la fumée, vous la connaissez, Moutier, cette Elsa de Faulwitz? Vous savez quelque chose d’elle?
—J’ai fait une traversée en paquebot, avec elle. Je ne sais ce qu’avait de cassé l’hélice de son yacht, mais elle préféra transborder chez nous, où trois cabines de luxe furent occupées par ses femmes de chambre, en dépit du règlement. J’ai toujours eu de l’estime pour les femmes qui mettent au point les disciplines de nos cerveaux de mâles; et, dans le cas d’Elsa, cette estime a grandi, je l’avoue, jusqu’à l’admiration. Car ce n’est pas rien qu’une «chose rose», comme disait tout à l’heure Georgie, plus belle à soi toute seule que les cent quarante-quatre aspects de l’Océan Indien, de l’avis unanime de septante et quelques amateurs préposés à la comparaison, et garantis purs de toute démence par la patente de santé du bord.
Je vois Moutier rire entre ses dents, et puis se mettre, lui aussi, à souffler voluptueusement de la fumée, les yeux mi-clos.
—Et son mari? demande l’honnête et lourd Barnot.
Moutier tourne la tête: il y a toujours un peu de froid entre eux, malgré la bonne dépêche.
—Le Faulwitz? Pas vu. Il existe pourtant... à l’état d’Allemand honteux, qui parle de Vienne, paraît-il, plus volontiers que de Berlin. La légende veut qu’il ait été officier, et ait eu de vifs démêlés avec la maison Krupp, pour certaine invention d’affût d’artillerie... C’est à Kiao-Tchéou qu’il a connu la belle Elsa.
—Séparés? Divorcés?
—Non, les meilleurs amis du monde ou, à plus justement parler, les meilleurs complices, comme il sied entre oiseaux de cette envergure.