Lully paraît s’éveiller d’un rêve.
—Buffon fait cette observation remarquable que, chez les nobles oiseaux de proie, la femelle vole sa chasse de son côté, même au temps de la couvée. Ce qui n’empêche qu’à l’opposé de ces attendrissants et minuscules ténors des bords du nid, dont le printemps emporte les roulades, le couple royal, lui, survit, fidèle, à la saison des amours!
—Ce qui n’empêche, dit Moutier, que dans les milieux «ingénieurs errants» à la solde des Vanelli ou autres, Elsa a quelque peu la réputation d’une Marguerite de Bourgogne, prompte à envoyer ses amants d’une nuit «en consommation» dans les secteurs lointains des chemins de fer paternels... Mais, au fait, Vigel, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de toutes ces histoires?
Tiens, tiens!... Moutier voudrait-il insinuer que Vigel pourrait être un de ces Buridans au petit pied, «en consommation» sur les bords de la troisième rivière?
Mais Vigel joue l’innocent, et fait mine d’être engagé en grand flirt avec Fagui.
—Oh! dit-il d’un ton léger, les femmes de proie, ce n’est pas mon affaire, à moi qui me sens l’âme d’un tourtereau...
Presque aussitôt cependant, et visiblement pour opérer une diversion, il se dirige vers le piano. Car la sala des Lully possède un piano, un de ces pianos à table métallique, les seuls dont l’organisme supporte le climat colonial, mais qui donnent volontiers couleur désuète aux airs qui sortent de leurs flancs. Ce n’est point le cas toutefois, lorsque Vigel en frappe les touches; le tourtereau a des nerfs modernes! Le sourire aux lèvres, il joue tour à tour une suite espagnole, des czardas roumaines, la troisième ballade de Chopin. Puis sa musique se fait sentimentale, vire au Mendelssohn. Nous l’écoutons avec une gravité qui n’est pas sans comporter une part de lassitude, l’étourdissement mal dissipé du long martèlement solaire. Autour de la sala, on sent la nuit lourde comme un cercle d’enfer; et il semble que ces bulles de sons ne peuvent la fêler, rebondissent, à la fenêtre, contre cette muraille d’airain. Entre les morceaux, nous restons silencieux, et Lully dit seulement, au moment où les doigts, un peu gras et courts—la seule disgrâce physique de Vigel, cette main molle et jaunissante d’Oriental—sonnent les premières mesures d’une transcription fantaisiste de la Rédemption de Franck:
—Non, pas cela, vous, Vigel!
Vigel pivote sur son tabouret, le regarde d’un air étonné, puis sourit du coin de la bouche, promène ses regards autour de la pièce, les arrête sur la tenture d’ailes où des frissons invisibles font courir de merveilleuses moires argentées et, avec une souplesse de clown, entame le prélude de Lohengrin.