A l’aube, le lendemain, Vigel grimpait l’escalier de ma véranda. Il savait que, comme lui, j’étais matinal et enclin aux chevauchées d’avant le coup de cloche du soleil à l’horizon. Mais il apparut à pied, le fusil sur l’épaule, les jambières lacées.
—Vous allez à la chasse?
—Ma foi, oui. Avec ces hurluberlus de Battambang, un jour ou deux perdus ne sont pas une affaire. Envoyez mes coolies avec les vôtres couper de la broussaille quelque part, pour la forme... Mon Cham m’a signalé des comans[E]. J’ai eu deux chiens décousus par eux, la semaine dernière, je veux ma revanche. A demain le travail sérieux!
—A demain, soit!
—Comme programme de début, ceci vous agréerait-il? Demander à Moutier un sampan et des rameurs. Il existe un sampan de luxe, installé comme une gondole de carnaval, dans lequel je soupçonne Georgie et Fagui d’avoir maintes fois joué les amants de Venise. Nous pourrions en user honnêtement, pour descendre au marais à la pointe du jour.
Je n’ai pas d’objections à soulever à l’encontre de ce programme, et je laisse Vigel s’éloigner sur la piste de son Cham, ce demi-sauvage des tribus de la forêt qui lui sert de guide et d’indicateur de gibier.
Au dîner, il n’était pas encore de retour à la popote. Mais je n’en étais pas autrement inquiet, connaissant son caractère indépendant et, d’autre part, son extraordinaire endurance physique. Par contre, je fus frappé de la mine soucieuse de Moutier, m’étonnant un peu que cette absence de Vigel pût en être la cause.
Au moment de nous séparer pour rentrer chacun chez nous, mon camarade—pardon! mon chef me dit:
—Toutes réflexions faites, je vous donnerai des Annamites, pas des Cambodgiens, pour vous accompagner demain, et je veillerai à ce que l’équipe soit choisie et que vous ne couriez pas le risque d’être lâchés par elle en cours de route.
—Pourquoi? questionnai-je, décidément surpris. Vous craignez que cette absurde légende du marais...