—Je n’ai pas de craintes précises. Mais c’est aujourd’hui jour de paie, et comme vous le savez, avec des coolies, lendemain de paie, jour de désertion. En tout cas, les Annamites sont beaucoup plus sceptiques à l’égard de cette histoire de gong flottant! A preuve qu’un d’entre eux a demandé la concession de la pêche sur ces eaux quasi sacrées. C’était peut-être bien, d’ailleurs, pure fanfaronnade, et nous l’eussions vu sans doute perdre la face, si Pnom-penh l’avait pris au mot... Quoi qu’il en soit, bonne promenade! Le sampan sera, dès quatre heures, à l’appontement.
A quatre heures et demie, je trouvai Vigel sur la berge, fidèle au rendez-vous, comme je l’escomptais, et tout aussitôt nous nous embarquions.
Ce n’était pas encore le crépuscule du matin, mais une fin de nuit d’un violet terne et cotonneux. De grands blocs de brume descendaient doucement la rivière. Une fraîcheur anormale, quasi funèbre, moisissait l’air et forçait nos sampaniers à couvrir leurs torses. Comme ils donnaient les premiers coups de perche, il me sembla voir glisser au ras de l’eau, en amont, de longues apparitions noires, fantômatique cortège de barques surchargées. Je les signalai à Vigel. Il haussa les épaules avec insouciance.
—Encore quelque pèlerinage qui se prépare, sans doute! Rassemblement devant la bonzerie! Lully et Barnot auront quelques coolies de moins à l’ouvrage, ce matin, la belle affaire!
Et, se coulant sous le toit de bambous qui couvrait en arceaux la chambre arrière, il s’allongea confortablement sur les matelas de capoc, aux coussins de pourpre, qui donnaient à notre sampan son bel air de gondole de luxe, n’omettant les bougies qui brûlaient contre les montants dans deux photophores dorés.
—Voyez-vous, reprit Vigel, après qu’il eut achevé de caler, avec des minuties de petite maîtresse, ses reins et ses coudes, il faut prendre ces gens-là pour ce qu’ils sont: des enfants, des enfants heureux! Ils en sont encore au Moyen âge. Ils vivent à l’ombre des bonzeries, paient la dîme, ignorent, ou à peu près, le pouvoir royal qui, officiellement, est possesseur de toute la terre. A l’époque des crues, ils ont des fêtes fluviales, parfaitement païennes, organisées, sous couleur de pèlerinages, par des bonzes pleins de piété et de sapience. Avez-vous assisté à un de ces pèlerinages? La différence est minime d’avec une cérémonie de même ordre dans les campagnes de France. Il y a une pagode moderne, pleine d’horribles bondieuseries, à côté d’un très admirable monument khmer authentique, de la ripaille après les prières, la joie pétulante d’une flottille en liesse, bariolée de bannières, de musiques, de familles en habits du dimanche, c’est-à-dire drapées de toutes les couleurs du saint arc-en-ciel. Nos Annamites, qui ont vu venir l’âge des scribes, sont de noir vêtus, moroses, laïques et pédants. Mais ces fortunés gaillards en sont toujours aux prêtres! D’ailleurs ces prêtres, qui instruisent l’enfance, sont de mœurs excellentes. Ils conservent, de leur mieux, les traditions architecturales qu’ils ne comprennent plus... Que leur reproche-t-on? D’avoir leur chef spirituel à Bangkok?... Peuh!...
Et Vigel fait claquer ses doigts, en coulant vers moi un regard de côté pour juger de l’effet de sa harangue! Je me mets à rire.
—Je ne vous savais pas si ultramontain, Vigel.
Il ferme à demi les paupières, sans répondre, et reste, un temps, silencieux, roulant une cigarette.
—Je crois bien, dit-il enfin, que Moutier n’est pas du tout l’homme qu’il faut pour manier ces gars-là. D’abord il ne parle même pas leur langue...