—Vous la parlez?
—Cela va de soi. J’apprends les langues très facilement.
Je ne fais aucune réflexion sur le «ça va de soi» de ce polyglottisme.
Vigel continue:
—Moutier est, comme vous d’ailleurs, un homme de l’âge de la houille. Il est persuadé, quoi qu’il en dise, que le travail est une chose épatante, et que les humains doivent leur sueur et leur substance grise à Moloch, dieu de la mécanique. Comment comprendrait-il des gens qui datent du bon temps où Jéhovah se contentait d’un vaporeux tribut de prières!...—Vigel s’animait.—L’industrialisme, le Béhémot de notre civilisation,—vous connaissez les textes: «Ses os sont comme des tuyaux d’airain, ses cartilages sont comme des lames de fer...»—L’industrialisme n’arrive à portée de ces petits types-là que sous les espèces des boulettes d’aniline allemande, qu’ils achètent très cher et mystérieusement au droguiste de Pnom-penh, pour teindre, à leur fantaisie la plus poétique, les fils de soie de leur sampot!... Et puis... et puis... (Vigel, de nouveau, me regarde de côté pour contrôler la manière dont ma physionomie «rend» à ses discours...) et puis, au fond, ce n’est pas la faute à Moutier. Ces tisseurs de soie gorge-d’oiseau sont des enfants, et vous, les Français, vous ne savez pas élever les enfants! Vous les traitez en petits copains, qui vous tambourinent sur le ventre, jusqu’à la minute où vous leur flanquez des claques à tort et à travers.
De temps en temps, il advenait à Vigel de parler des Français comme d’un peuple qui n’était pas le sien. Il n’essayait pas de se reprendre. Il ne se cachait guère de n’appartenir à aucun groupement ethnique ou géographique défini. Il disait: «Je suis un civilisé. Le mot prête à confusion. Il a un sens pourtant. Demandez plutôt à tous les gentlemen asiatiques sur le bord de la civilisation blanche, Persans, Turcs, Hindous ou Chinois. Savez-vous ce que tous ces néophytes sentent très bien? C’est que cette civilisation n’est pas une loi de race, c’est une religion... la plus exigeante d’ailleurs de toutes celles qui ont malmené le pauvre monde, faute de prêtres officiels pour la doser intelligemment.»
Cependant la brume s’était faite diaphane, et comme, par un mouvement insensible, reculée. Le ciel, derrière elle, se creusait de rose. Les bambous des berges détachaient des reliefs d’un vert très clair, très neuf, comme après une ondée. Des oiseaux, solitaires et silencieux, commençaient à filer d’une rive à l’autre. Une sarcelle partit de l’eau et vola, le bec tendu, dans l’axe de la rivière, nous montrant la route du marais.
A vol d’oiseau, la distance de ce dernier à nos salas ne devait guère excéder dix-huit cents mètres. Mais la rivière divaguait en tant et tant de méandres que, par voie aquatique, cette distance était plus que quadruplée et qu’il nous fallut près de deux heures pour faire la descente, le courant étant presque nul.
Nous débouchâmes sur le marais, au moment où le soleil s’élevait à l’horizon, net et brillant comme un pagodon doré. Devant nous, vers le sud et vers l’est, s’étendait, à perte de vue, cette eau couleur d’ocre que les pinceaux de la lumière horizontale teignaient en lilas. A la montée du soleil, la fraîcheur était tombée d’un coup, comme si on avait levé la porte d’un four, sans que cette brusque alternance de froid et de chaud eût pu déterminer dans l’atmosphère un remous capable de faire frémir cette masse riveraine de la forêt, d’une immobilité de bronze.
Nous regardions le champ, fluide et traître sous son apparence figée, de nos futurs labeurs. La largeur de la corne, perpendiculairement à nous, pouvait être estimée à l’œil à huit cents mètres environ. Mais nous savions qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence leurrante de ces berges inondées.