Vigel supputa à haute voix:

—Quatre-vingts, de Battambang aux salas, et deux pour atteindre le bord. Allons, c’est bien le kilomètre 83 qui passera là-dessus!

Nous commençâmes à reconnaître la rive de notre côté. Parfois nous nous échouions sur un banc de joncs, parfois, au contraire, nous pénétrions dans une large échancrure de la forêt noyée, prenant garde de ne pas donner de coup de perche malencontreux dans quelque nid d’abeilles, ou de passer trop près d’un nœud répugnant de python, entortillé autour d’une fourche d’arbre. Des poulettes d’eau, grises et lentes, des alcyons, tricolores et rapides, animaient, de jets inattendus, le vide aérien.

—Quelle singulière idée, tout de même! ronchonna Vigel après deux heures d’exploration; je cherche vainement un emplacement raisonnable où jeter la culée d’un pont... Ils n’ont pourtant pas l’idée de combler le marais!... Le barrer peut-être?... Au fait, pourquoi pas? avec des tonnes et des tonnes de ciment et en ménageant quelques arches d’écoulement... Mais où diable débouche le piquetage de l’homme mystérieux à tête d’Alboche? Bah! nous le trouverons peut-être en partant par l’autre bout. Quant à faire des sondages, pour vérifier les cotes de nos cartes, je présume que ce serait un travail, pour l’instant, sans intérêt... Contentons-nous de nous imprégner de ce charmant paysage!

Après la sieste, nous regagnâmes le camp de la rivière. Au débarcadère, Moutier nous attendait.

—J’étais un peu inquiet, nous cria-t-il. Ça y est!

—Quoi «y est»?

—Nos coolies nous ont lâchés! Tous les Cambodgiens! Il nous reste, heureusement, les Annamites et les Chinois de la traction. J’assure les communications avec Battambang, mais pour combien de temps?

J’avoue que nos physionomies marquèrent moins d’émotion que celle de Moutier. C’est que, sans doute, nos responsabilités n’étaient pas les mêmes.

—Comment cela s’est-il passé?