Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes, il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue, crochée au sol, tas obscur et moiré... de bête intuable... au point que je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du Siam-Cambodge. Je regarde...

Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue, jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines, mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui, parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un trésor d’eaux miroitantes.

Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous débouchons dans les rizières de Battambang.

Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens étages de ramures horizontales.

Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:

—Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en chef?

Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois, énergique et expert.

Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:

—C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de cette chose qu’on appelle la jeunesse.

—N’y a-t-il pas une madame Vallery?