—Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel family house de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty Dibson—c’était son nom de Sou-tchao Creek—a le propre respect de sa beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme loyal et fort, aussi.
Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse. Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:
—Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés... Des papillons de bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis. D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker... Il y en a d’intelligents... J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de raison.
—Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus d’une surprise.
—Des surprises? Oui, peut-être... du petit couple Lanier, par exemple, on peut, en effet, attendre une surprise...
Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile, qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges, clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air «fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que l’air «fils à papa».
—N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous sentons tous deux ce que nous entendons par là...
Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre portière. Nous eûmes le temps,—car notre locomotive s’était mise à l’allure économique d’un pousse-pousse—de détailler la véranda aux stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.
Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.
—Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air... N’est-ce pas votre avis?