—Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.

Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?

A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.

—Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je jaunis, et si je jaunis je m’en vais...

Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse, mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.

Toutefois le cant l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant de chœur.

Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles, groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion qu’est le court de tennis.

«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet, chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery, maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir blessant.

L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée, est du bon type colonial des pays à mousson.

Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson. Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française, où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap, brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent, dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques, et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.