Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier, déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre chute.
Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié, maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement: ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion, refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?
Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi, soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue tourbeuse.
Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers, lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune, morne, plate, irrésistible Déroute!
XIII
Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.
On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc» fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de soie turquoise.
—Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?
—Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès de fièvre m’a croché.
—N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?