Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel, et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient, se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd, tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...

Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles froissées.

XII

De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré, où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase, se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis, clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites, futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise—bananier, bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de fruits et de poissons.

Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière. La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées, processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de hautes bannières écarlates...

Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux cartes avec de médiocres passagers.

Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.

Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit dans son courant.

A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante figuration des Commencements.

Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue, le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!