Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce fût là le Lotus blanc, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout aussitôt par un sampanier.
En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après j’étais introduit auprès du Vanelli.
Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée, laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place. Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la matoiserie, vrai museau de kitsouné japonais.
—Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?
Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:
—Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et cigares, des choses de là-bas.
Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:
—A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance—il répète «de confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge superflue; il continue—et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi dire, toute seule.
—Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement de coolies et d’une affaire de ciments.
—Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé. Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le répète, considérez-vous ici comme en congé.